Histoire du pays au Pakistan : des premières civilisations à l’État contemporain

Publié le et rédigé par Cyril Jarnias

Avant de devenir un État moderne en 1947, le territoire aujourd’hui appelé Pakistan a vu naître certaines des plus anciennes civilisations urbaines du monde, été conquis par des empires venus d’Asie centrale, traversé par les armées d’Alexandre, régi par des dynasties persanes, grecques, bouddhiques, musulmanes, mogholes, puis par la puissance coloniale britannique. Raconter l’histoire du pays au Pakistan, c’est remonter bien au‑delà de la naissance de l’Islamic Republic of Pakistan, jusqu’aux premiers outils en pierre de la vallée du Soan et aux villes planifiées de la civilisation de l’Indus.

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Des premiers chasseurs à l’agriculture sédentaire

Bien avant les villes en brique cuite, des groupes humains occupent déjà les plateaux du nord du Pakistan. Les archéologues rassemblent sous le nom de culture soanienne un vaste ensemble de sites paléolithiques, datés grossièrement entre plusieurs centaines de milliers d’années et la fin de la dernière glaciation. Dans la vallée du Soan, près de Rawalpindi, on a retrouvé des galets aménagés et des hachereaux comparables aux outils acheuléens, témoignant d’une occupation très ancienne du Piémont himalayen.

Bon à savoir :

Le site de Sanghao, au Khyber Pakhtunkhwa, témoigne d’une longue occupation préhistorique. La séquence archéologique couvre le Paléolithique moyen et le Mésolithique, montrant que les habitants utilisaient des outils en pierre taillée, pratiquaient la chasse et la cueillette, bien avant le développement de l’agriculture.

Mehrgarh, laboratoire du Néolithique sud-asiatique

Le tournant vers une économie de producteurs se voit avec éclat à Mehrgarh, dans la plaine de Kachi au Baloutchistan. Ce site néolithique, occupé à partir d’environ 7000 avant notre ère, offre l’un des dossiers les plus complets au monde sur la naissance de l’agriculture et de l’élevage en Asie du Sud. Les habitants y construisent des maisons en briques crues, cultivent blé et orge, stockent des céréales, domestiquent moutons, chèvres et bovins, et manipulent déjà le cuivre.

a insisté sur l’originalité locale du site de Mehrgarh, soulignant une trajectoire propre, enracinée dans un substrat autochtone, malgré des parallèles avec le Néolithique du Proche‑Orient.

L’archéologue Jean‑François Jarrige

La civilisation de l’Indus, cœur antique du territoire pakistanais

Au croisement de ces expériences néolithiques se développe, plusieurs millénaires plus tard, l’une des trois grandes civilisations urbaines du monde ancien, aux côtés de l’Égypte pharaonique et de la Mésopotamie : la civilisation de la vallée de l’Indus, ou civilisation harappéenne. Elle couvre alors une grande partie de l’est du Pakistan actuel (Sindh, Pendjab occidental, Baloutchistan), mais aussi le nord‑ouest de l’Inde et une frange de l’Afghanistan.

Des villages aux villes : les phases précoces

Entre Mehrgarh et les grands centres urbains comme Mohenjo‑daro ou Harappa, plusieurs étapes structurent la montée en puissance des sociétés de l’Indus. Des cultures dites « pré‑harappéennes » se développent dans différentes régions : Pirak, Bolan, Kachi, Sheri Khan Tarakai, Lewan ou Amri‑Nal montrent des communautés agricoles en voie de complexification, qui posent les bases de l’urbanisation à venir.

Dans la vallée de la Ravi, l’« Early Harappan Ravi Phase », autour du IVe millénaire avant notre ère, voit des paysans alterner entre habitats montagnards et vallées alluviales. Elle est en lien avec la phase Hakra sur le réseau fluvial aujourd’hui à sec Ghaggar‑Hakra. Plus au sud, la phase Kot Diji, nommée d’après un site du Sindh près de Mohenjo‑daro, marque une centralisation croissante et des traits urbains déjà affirmés : fortifications, plan de rues, stockage, naissance d’une hiérarchie politique. Des sites comme Rehman Dheri ou Amri, au Pakistan, et Kalibangan en Inde, illustrent ce moment charnière.

L’apogée urbaine : Harappa, Mohenjo‑daro et les autres

Autour du milieu du IIIe millénaire avant notre ère, ces traditions convergent dans ce que les archéologues appellent la phase « Mature Harappan ». Plus de 1 000 villes et sites sont alors recensés, dont près de la moitié se trouvent dans les frontières actuelles du Pakistan. Malgré cette profusion, seuls cinq grands centres urbains dominent le paysage : Mohenjo‑daro, Harappa, Ganeriwala (Ganweriwala), Dholavira et Rakhigarhi. Deux de ces villes majeures, Mohenjo‑daro et Harappa, se situent en Sindh et au Pendjab pakistanais et forment les cœurs politiques et économiques de la civilisation.

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Le Pakistan est le seul pays à hériter de l’ensemble des sites et inscriptions connus de la civilisation de l’Indus.

Donnée archéologique (Indus)PakistanIndeAfghanistanRemarques
Sites Mature Harappan répertoriés (env. 2008)406616Quelques sitesSurtout le long de l’Indus et du Ghaggar‑Hakra
Objets inscrits & sceaux (1977)~90 %~10 %MarginalMajoritairement à Harappa & Mohenjo‑daro
Grands centres urbains majeursMohenjo‑daro, Harappa, GaneriwalaDholavira, RakhigarhiShortugai (colonie commerciale)Ganeriwala reste inexploré

Les fouilles, commencées systématiquement après la création de l’Archaeological Survey of India en 1861, aboutissent dans les années 1920 aux révélations majeures de Harappa (par Daya Ram Sahni en 1921) puis de Mohenjo‑daro (par R. D. Banerji en 1922). Très vite, on comprend que l’on a affaire à une civilisation contemporaine de l’Égypte et de la Mésopotamie, mais dotée de caractéristiques propres : urbanisme en damier, standardisation des briques, système d’égout sophistiqué, et surtout une écriture encore indéchiffrée.

Mohenjo‑daro, métropole planifiée de la vallée de l’Indus

Située sur la rive droite de l’Indus, dans la province du Sindh, Mohenjo‑daro — littéralement le « tumulus des morts » — est l’un des plus vastes ensembles urbains de l’Indus. Construite en briques cuites, la cité se compose d’une citadelle occidentale surélevée, flanquée de remparts et d’un vaste quartier résidentiel à l’est, quadrillé par des rues rectilignes se coupant à angle droit. Les archéologues y ont mis au jour une grande salle d’assemblée, un complexe souvent interprété comme un grenier, et surtout le célèbre « Great Bath », bassin monumental étanche entouré de galeries.

Attention :

Le site de Moenjodaro, patrimoine mondial de l’UNESCO, illustre une planification urbaine rigoureuse ancienne. L’absence de palais ou de temples monumentaux suggère une société où l’autorité reposait sur l’ordre civique et la maîtrise technique, comme en témoignent ses systèmes avancés de drainage, de distribution d’eau et de toilettes domestiques pour le confort et la salubrité.

Les découvertes emblématiques sont nombreuses : statuette de la « danseuse » en bronze, figure barbue dite « prêtre‑roi », jouets en terre cuite, bijoux, tissus de coton tissés, et les fameuses sceaux de stéatite gravés d’animaux stylisés (taureaux, licornes, zébus) accompagnés de signes de l’Indus. Plus de 90 % des sceaux inscrits connus proviennent de sites pakistanais, principalement de Harappa et Mohenjo‑daro, ce qui souligne le rôle central du territoire actuel du Pakistan dans la culture écrite de l’Indus.

La vie de la ville ne s’arrête pas à la fin de l’âge du bronze : un grand stupa bouddhique sera plus tard édifié sur les vestiges de la citadelle, rappelant la continuité d’occupation du lieu jusque dans l’Antiquité tardive. Des fouilles récentes ont même mis au jour, près de ce stupa, une jarre en terre cuite contenant des centaines de pièces de cuivre de l’époque kouchane, confirmant l’importance de Mohenjo‑daro sur la longue durée.

Harappa, métropole du Ravi

Plus au nord, dans le district de Sahiwal au Pendjab pakistanais, la ville d’Harappa donne son nom à l’ensemble de la civilisation. Construite sur les berges d’un affluent de l’Indus, la Ravi, elle présente elle aussi un plan articulé entre citadelle fortifiée, quartier résidentiel et complexes de stockage. Les fouilles y ont révélé de grands bâtiments interprétés comme des greniers, un système d’égouts, des poids standardisés, ainsi que des cimetières particuliers où l’on trouve des inhumations en coffre ou en cercueil.

Exemple :

La civilisation harappéenne présente une diversité interne, illustrée par des villes aux fonctions distinctes : Harappa, nœud urbain majeur ; Ganeriwala, située dans le désert du Cholistan ; Chanhudaro, spécialisée dans l’artisanat (perles, cosmétiques) et dépourvue de citadelle ; Balakot, établie sur l’ancien littoral de la mer d’Arabie ; et Kot Diji, qui documente la transition vers l’urbanisme pleinement développé.

Un monde connecté : ports, colonies et échanges

Du Baloutchistan aux plaines du Gujarat, les sites harappéens jalonnent les littoraux, les vallées fluviales et même des îles. Des ports comme Balakot ou Lothal, un peu plus à l’est, ouvrent la civilisation de l’Indus aux routes maritimes de l’océan Indien. Vers l’ouest, Sutkagan Dor, dans le Makran pakistanais, marque l’extrémité occidentale connue du réseau, à proximité de la frontière iranienne. Vers le nord, Shortugai, sur l’Oxus (Amou‑Daria) en Afghanistan, joue le rôle de comptoir commercial, notamment pour le commerce du lapis‑lazuli extrait des montagnes du Badakhshan.

Le tableau ci‑dessous illustre quelques extrêmes géographiques de l’aire harappéenne et la place qu’y tient le Pakistan actuel.

Extrémité géographiqueSite principalPays actuelType de siteImportance
OuestSutkagan DorPakistanPoste côtier fortifiéContact vers golfe d’Oman & Mésopotamie
Nord (commercial)ShortugaiAfghanistanColonie commercialeContrôle du lapis‑lazuli & routes de l’Oxus
Nord (aire historique)MandaInde (Jammu)Site fluvialLimite nord d’extension connue
EstAlamgirpurInde (UP)Petit établissementBord oriental de la culture matérielle
SudDaimabadInde (Maharashtra)Grand villageExtrémité méridionale de l’aire culturelle

Cette dispersion montre à quel point la civilisation de l’Indus dépasse les frontières modernes, mais aussi combien le noyau densément occupé se situe sur le territoire du Pakistan, le long de l’Indus et de ses affluents.

La fin d’un monde urbain

La civilisation harappéenne connaît un déclin progressif au début du IIe millénaire avant notre ère. Les causes restent débattues : changements climatiques, déplacement des cours d’eau, épuisement des sols, recomposition des réseaux commerciaux, voire pressions migratoires. Ce qui est certain, c’est que les grandes villes comme Mohenjo‑daro ou Harappa se dépeuplent, tandis que des établissements plus modestes perdurent dans certaines régions. En Baloutchistan, la culture de Kulli prolonge certains traits harappéens. Dans les plaines, des cultures dites « tardives » (Late Harappan) évoluent en dialogue avec les vagues indo‑aryennes qui s’installent peu à peu.

Carrefours d’empires : de l’âge du fer à l’Islam

La disparition des grandes villes harappéennes n’efface pas l’importance stratégique de la région. La vallée de l’Indus reste un couloir de circulation majeur entre l’Asie centrale, l’Iran et le sous‑continent indien.

De la période védique à l’Empire maurya

Les traditions indo‑aryennes, portées par des groupes pastoraux venus probablement par les cols de l’Hindu Kush, s’installent dans le Pendjab et la haute vallée de l’Indus au IIe millénaire avant notre ère. C’est la période védique, marquée par des sociétés tribales, l’émergence du sanskrit et de textes religieux qui structureront durablement l’hindouisme.

À partir du VIe siècle avant notre ère, la région de Gandhara — qui recouvre une partie du nord‑ouest du Pakistan et du sud‑est de l’Afghanistan — est intégrée à l’Empire achéménide comme satrapie. Peu après, Alexandre le Grand franchit l’Indus et livre bataille à Poros sur la Jhelum. Sa conquête est brève, mais ouvre une période d’intenses contacts gréco‑iraniens.

Astuce :

Après le retrait des Macédoniens, Chandragupta Maurya unifie la région du Pendjab dans son vaste empire. Sous le règne de son petit-fils Ashoka, le bouddhisme connaît un essor significatif. Sa propagation, notamment dans les territoires de l’actuel Pakistan, est attestée par des édits moraux et religieux gravés sur des rochers, encore visibles aujourd’hui à des sites comme Shahbazgarhi ou Mansehra.

Taxila, carrefour intellectuel et commercial

Dans ce contexte, la région de Taxila (Takshashila) joue un rôle pivot. Située au croisement des routes reliant l’Asie centrale, le Gandhara, la vallée de l’Indus et la plaine gangétique, la ville devient un grand centre d’échanges et d’apprentissage. Des témoignages antiques la décrivent comme un foyer d’enseignement supérieur, parfois qualifié de « première université » de l’histoire, même si cette image doit être maniée avec prudence. Ce qui est sûr, c’est que philosophes, lettrés, moines bouddhistes et marchands y convergent durant des siècles.

Les villes successives de Taxila

Les couches archéologiques du site révèlent la superposition de plusieurs cités, témoignant de l’évolution et de la richesse de ce carrefour culturel et commercial.

Bhir Mound

La plus ancienne des villes, où des découvertes récentes comme une figurine en terre cuite d’une danseuse et des perles en lapis-lazuli importé du Badakhshan illustrent sa richesse matérielle et symbolique.

Sirkap

Ville au plan hippodamien (en damier) d’inspiration grecque, marquant une phase d’urbanisation structurée et d’influences hellénistiques.

Sirsukh

La dernière des villes successives identifiées dans la stratigraphie du site, succédant à Sirkap.

Royaume indo‑grec, Kouchans et Gandhara bouddhique

À la suite des Maurya, un royaume indo‑grec s’implante au IIe siècle avant notre ère, fondé par Démétrios de Bactriane. Il contrôle longtemps le Gandhara et le Pendjab, favorisant un art mêlant influences grecques, perses et indiennes. Après les Parthes indo‑iraniens, une nouvelle puissance domine la région : l’Empire kouchan, centré sur la vallée de l’Indus et le couloir de Kaboul.

Les Kouchans, et spécialement Kanishka, font de Taxila et de Peshawar des capitales politiques et religieuses. Sous leur patronage, le bouddhisme se diffuse vers l’Asie centrale et la Chine, transporté par des moines, des artistes et des marchands qui empruntent la route de la soie. L’art du Gandhara naît de cette matrice : statues de Bouddha sculptées dans la pierre locale mais inspirées du canon grec, drapés à la manière d’Apollon, motifs de centaures, de divinités helléniques, le tout au service d’une iconographie bouddhique.

Les nombreux monastères, stupas et sites rupestres encore visibles dans des endroits comme Takht‑i‑Bahi, Mora Moradu ou Chhatial racontent cette époque où le nord‑ouest pakistanais est un foyer du bouddhisme mondial.

De l’Islam des conquérants aux sultanats indo‑musulmans

À partir du VIIIe siècle, un autre courant religieux et politique va durablement marquer l’histoire de la région : l’Islam. Du premier gouverneur arabe de Sind à la construction d’un empire moghol turco‑mongol, les terres pakistanaises deviennent un pivot des pouvoirs musulmans en Asie du Sud.

Conquête arabe de Sind et premiers ancrages islamiques

En 711, l’armée omeyyade dirigée par Muhammad ibn Qasim franchit l’Indus, bat le roi hindou de Sind, Dahir, et prend la ville d’Aror. L’administration musulmane installe alors sa capitale provinciale à al‑Mansura, tandis que Multan, plus au nord, tombe aussi sous contrôle. La tradition historiographique officielle du Pakistan présente cette conquête comme le « point de départ » d’une histoire spécifiquement pakistanaise, voyant en ibn Qasim une sorte de précurseur de l’État musulman moderne.

Dans les siècles suivants, l’islamisation de la région progresse moins par la conquête armée que par le travail de prédication des soufis. Ces maîtres spirituels, affiliés à diverses confréries, s’installent dans les bourgs et les campagnes, fondent des sanctuaires, prêchent dans des langues vernaculaires et créent des formes d’expression mêlant cultures persanes, turques et indiennes. Les mausolées de saints, comme celui de Shah Rukn‑i‑Alam à Multan, deviendront des pôles incontournables de la piété populaire.

Ghaznévides, Ghorides et Sultanat de Delhi

Depuis les hautes terres afghanes, la dynastie ghaznévide, fondée par Sebuktegin et amplifiée par son fils Mahmud de Ghazni, multiplie les campagnes en direction du Pendjab et au‑delà. Mahmud s’empare de Peshawar, Multan, puis de larges pans du Pendjab et mène de nombreux raids jusqu’à la plaine gangétique, accumulant butin et captifs. Ses conquêtes ancrent durablement des garnisons turco‑persanes et des élites musulmanes dans le nord du Pakistan actuel.

Bon à savoir :

Au XIIe siècle, la dynastie des Ghorides, menée par Muhammad de Ghor, conquiert le Pendjab et met fin à l’empire ghaznévide. Leur général Qutb‑ud‑Din Aibak fonde ensuite le Sultanat de Delhi, qui devient le principal État musulman du nord de l’Inde. Pendant plusieurs siècles, ce sultanat contrôle une grande partie du territoire actuel du Pakistan, tandis que l’ouest (Baloutchistan, Makran) est disputé entre les puissances iraniennes et turques.

Vers la synthèse indo‑islamique

Le Sultanat de Delhi inaugure une longue période de fusion culturelle : architecture de pierre combinant arcs et coupoles islamiques avec motifs végétaux indiens, développement des langues persanes et indo‑aryennes, naissance de formes musicales soufies, et consolidation de pratiques administratives qui s’épanouiront pleinement sous les Moghols. Parallèlement, la région nord‑ouest demeure un front mouvant, exposé aux incursions mongoles et aux révoltes des tribus montagnardes.

Les Moghols : empire, splendeurs et fractures dans la région pakistanaise

En 1526, Babur, héritier d’une lignée timouride d’Asie centrale, bat le sultan de Delhi à Panipat et fonde la dynastie moghole. Pour le territoire qui deviendra le Pakistan, cette période est fondamentale : c’est alors que Lahore devient capitale impériale, que de grands ouvrages d’architecture voient le jour et qu’une partie du système administratif qui marquera la colonisation britannique prend forme.

Babur, Humayun et l’ancrage dans la vallée de l’Indus

Avant même la prise de Delhi, Babur a déjà exploré et attaqué les régions du nord‑ouest. Il passe par le col de Khyber, s’empare du fort de Bajaur, obtient l’allégeance de certaines tribus Gakkar près de Rawalpindi, et trace une route stratégique reliant Kaboul à Agra via Lahore. Si Multan reste un temps aux mains des souverains locaux d’origine arghounide, l’autorité moghole y est finalement reconnue, intégrant ainsi la vallée de l’Indus au nouvel empire.

Exemple :

Après avoir détrôné Humayun, l’empereur afghan Sher Shah Suri étend son autorité du Bihar au Pendjab. Son règne laisse deux héritages majeurs : une œuvre architecturale défensive, avec la construction du fort de Rohtas près de Jhelum pour contenir les Gakkars et empêcher un retour de Humayun, et une réforme administrative durable, comme la réorganisation de la route impériale, que Humayun conservera après sa reconquête de Delhi.

Akbar et la consolidation impériale

Sous Akbar, l’empire moghol connaît un âge d’or politique et économique. Il centralise l’administration à travers le système des mansabdar, grands officiers militaires et civils rémunérés par l’attribution temporaire de terres (jagirs). Il abolit ou réaménage ces dotations dans des provinces clés comme Lahore et Multan pour mieux contrôler la fiscalité. Il annexe la basse Sindh, le Baloutchistan et la côte du Makran, renforçant l’emprise moghole sur l’Indus et les routes maritimes.

Akbar choisit Lahore comme capitale à certains moments de son règne. Il y fait renforcer le fort, aménage des jardins, finance des mosquées. C’est aussi sous son autorité que le pouvoir central pactise avec des chefs locaux dans les régions de frontière, sans jamais vraiment stabiliser les zones pachtounes, souvent en révolte.

De Jahangir à Aurangzeb : apogée territoriale et tensions

Les successeurs d’Akbar consolident et embellissent les cités mogholes du Pakistan actuel. Jahangir et surtout Shah Jahan transforment Lahore en vitrine architecturale : extension du fort, jardins de Shalimar, mosquées richement décorées. Les mausolées de Jahangir et de Nur Jahan sur la rive de la Ravi témoignent de la splendeur funéraire de la dynastie.

Mais sous Aurangzeb, l’empire atteint sa plus grande extension territoriale au prix de campagnes incessantes, notamment dans le Deccan. Dans le nord‑ouest, les révoltes des tribus pachtounes et la montée du sikhisme, né dans la région du Pendjab, fragilisent la domination moghole. Aurangzeb fait exécuter Guru Tegh Bahadur, puis mène un long siège contre Anandpur, bastion sikh, sans parvenir à briser durablement le mouvement.

À la fin de son règne, les tensions religieuses s’aiguisent, tandis que la surcharge fiscale et la militarisation du pouvoir sapent la légitimité impériale. Le XVIIIe siècle voit l’empire se disloquer : incursions persanes de Nader Shah, montée en puissance des Marathes, affirmation de seigneuries locales.

Entre empires régionaux et Grande‑Bretagne : le XIXe siècle en gestation

Dans la région correspondant au Pakistan contemporain, le reflux moghol laisse place à des pouvoirs concurrents.

À l’ouest, l’empire d’Ahmad Shah Durrani s’étend un temps jusqu’au Pendjab, avant de voir ce dernier lui échapper sous la pression d’une nouvelle force : l’Empire sikh. Ranjit Singh, fondateur de cet État, unifie plusieurs confédérations (misls) sikhes, prend Lahore en 1799 et étend son autorité du col de Khyber jusqu’à la vallée du Cachemire.

Ranjit Singh, fondateur de l’Empire sikh

Pendant ce temps, la Compagnie anglaise des Indes orientales progresse depuis le Bengale et Bombay. Après avoir assuré son hégémonie sur la plaine gangétique au XVIIIe siècle, elle tourne son attention vers le nord‑ouest, à la fois pour des raisons commerciales et par crainte de la Russie dans le cadre de ce que l’on appellera le « Grand Jeu ».

Bon à savoir :

La conquête britannique fut progressive : le Sind fut annexé en 1843 après les batailles de Miani et d’Hyderabad. Le Pendjab fut conquis à l’issue des deux guerres anglo-sikhes (1846 et 1849). L’influence s’étendit ensuite au Baloutchistan par des traités (Kalat, Gandamak) et des accords de transit, comme la location du col de Bolan. Enfin, la ligne Durand, établie en 1893, divisa les territoires pachtounes entre l’Afghanistan et l’Inde britannique.

À la fin du XIXe siècle, tout le territoire qui formera plus tard le Pakistan est intégré, sous des statuts variables, à l’Empire des Indes : provinces directement administrées (Pendjab, Sind rattaché à la présidence de Bombay), agences politiques (Baluchistan Agency, Gilgit Agency), principautés vassales.

Colonisation britannique et recomposition de la société

Le Raj britannique ne se limite pas à une domination militaire. Il transforme les infrastructures, l’économie, l’administration et les rapports sociaux de la région.

Rails, canaux et villes coloniales

Les autorités coloniales construisent, à partir des années 1850, un dense réseau ferroviaire destiné à déplacer troupes et marchandises. La première ligne du Pakistan actuel relie Karachi à Kotri au début des années 1860, puis des voies gagnent Lahore, Peshawar, Quetta. En parallèle, un vaste système de canaux d’irrigation convertit les plaines du Pendjab en « grenier de l’Inde », grâce aux « colonies de canaux » qui attirent des colons agricoles.

Exemple :

À Lahore, Karachi et d’autres villes, l’époque coloniale a laissé des quartiers au style architectural hybride, dit indo-européen. Ce style combine des éléments victoriens et gothiques avec des motifs décoratifs indo-islamiques. Des édifices emblématiques comme le Lahore Museum, les gares, les bâtiments administratifs et les anciennes maisons de commerce de Karachi en sont des exemples marquants, qui définissent encore une partie du paysage urbain actuel du Pakistan.

Restructurations sociales et politiques

La colonisation modifie en profondeur la hiérarchie sociale. Le système moghol de mansabdar laisse place à une aristocratie foncière héréditaire, les zamindars, dont beaucoup s’allient au pouvoir britannique. L’administration coloniale généralise l’usage de l’anglais au détriment de langues savantes comme le persan ou l’ourdou dans certains domaines, marginalisant des élites musulmanes qui hésitent à adopter la nouvelle éducation.

Bon à savoir :

À partir de la fin du XIXe siècle, des conseils législatifs avec des élites locales sont créés, mais restent sous contrôle colonial. Des réformes, comme celle de Minto-Morley en 1909, établissent des électorats séparés pour les musulmans, contribuant ainsi à distinguer et à diviser les espaces politiques hindous et musulmans.

Dans le nord‑ouest, la politique britannique oscille entre répression et accommodement. La Province de la Frontière du Nord‑Ouest (NWFP) est créée en 1901, mais reste sous administration spéciale, avec un contrôle indirect sur les zones tribales pachtounes via des accords avec des chefs locaux, une pratique qui pèsera lourd dans l’histoire sécuritaire du Pakistan.

Vers le Pakistan : nationalismes, religion et partition

Au début du XXe siècle, la montée des revendications nationalistes transforme progressivement le paysage politique de l’Inde britannique. Le Congrès national indien, dominé par des dirigeants hindous et laïques, réclame l’autonomie, puis l’indépendance. Du côté musulman, l’All‑India Muslim League est fondée en 1906 pour défendre spécifiquement les intérêts des musulmans de l’Empire des Indes.

La construction d’une identité politique musulmane

Plusieurs figures intellectuelles contribuent à reformuler l’identité musulmane en termes politiques. Sir Syed Ahmed Khan, à travers le mouvement d’Aligarh, encourage une élite musulmane moderniste à s’approprier la science et l’éducation occidentales, tout en préservant un cadre culturel islamique. Le poète et philosophe Muhammad Iqbal, originaire de Sialkot, imagine dans les années 1930 une entité politique autonome pour les musulmans du nord‑ouest de l’Inde, sans encore préciser qu’il s’agira d’un État séparé.

Attention :

L’idée d’un pays musulman distinct, le Pakistan, s’est développée autour de la théorie selon laquelle hindous et musulmans forment deux nations politiques incompatibles. Cette vision a été portée par Muhammad Ali Jinnah, ancien membre du Congrès devenu le leader principal de la Ligue musulmane.

De la revendication à la partition

La Seconde Guerre mondiale accélère le calendrier. L’épuisement britannique ouvre la voie à une négociation de sortie. Les tentatives de compromis pour un État fédéral unifié échouent. En 1940, la Résolution de Lahore formule clairement la demande de « États » indépendants pour les musulmans dans le nord‑ouest et le nord‑est du sous‑continent. Sept ans plus tard, le plan de partition est entériné : l’Inde britannique sera divisée en deux dominions, l’un à majorité hindoue, l’autre à majorité musulmane.

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Le nombre de personnes déplacées lors de la partition des Indes britanniques en 1947, entraînant une crise humanitaire majeure.

Le Cachemire, principauté himalayenne à majorité musulmane mais dirigée par un maharaja hindou, devient immédiatement un point de friction majeur. La première guerre indo‑pakistanaise, déclenchée en 1947, se termine par un cesse‑le‑feu et la division de l’ancien État princier le long d’une ligne de cessez‑le‑feu qui deviendra la Ligne de contrôle.

Le Pakistan indépendant : continuités et ruptures historiques

La naissance de l’État pakistanais ne fait pas table rase du passé. Elle s’inscrit dans la continuité d’une longue histoire où le territoire du Pakistan a constitué tour à tour un foyer de civilisation (Indus), une marche d’empire (Achéménides, Alexandre, Moghols), un centre de pouvoir (Moghols, Kouchans), puis une périphérie coloniale.

La nouvelle république doit composer avec ce legs multiple : héritage de la civilisation de l’Indus et des grandes traditions urbaines anciennes, stratification de cultures bouddhiques, hindoues, sikhes et musulmanes, poids des soufis dans la piété populaire, structures agraires issues à la fois des Moghols et des Britanniques, lignes frontalières dessinées pendant le Grand Jeu. Le récit historique officiel a souvent cherché à faire remonter la « genèse du Pakistan » à la conquête arabe de Sind, voire à l’arrivée des premiers musulmans, en intégrant dans un même continuum l’Indus ancien, l’islam médiéval et l’indépendance moderne.

Dans le même temps, la réalité archéologique et historique montre que le territoire pakistanais a toujours été un espace d’entrelacement, de circulation et de métissages. Les briques de Mohenjo‑daro, les stupas de Taxila, les mosquées mogholes de Lahore, les forts de Rohtas ou de Ranikot, les nécropoles de Makli ou de Chaukhandi et les sites de Mehrgarh ou de la vallée du Soan composent un paysage où chaque couche raconte une époque, une religion, un pouvoir.

Le patrimoine comme miroir de cette histoire longue

Aujourd’hui, les autorités pakistanaises et les institutions internationales s’efforcent de préserver ce patrimoine exceptionnel. Plusieurs sites du pays sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO : les ruines de Mohenjo‑daro, la cité archéologique de Taxila, le fort de Lahore et les jardins de Shalimar, le monastère bouddhique de Takht‑i‑Bahi, la nécropole de Makli à Thatta, sans oublier le fort de Rohtas, commandé par Sher Shah Suri sur les marges du Pothohar.

800

Nombre total de sites et monuments protégés en Argentine à la fin des années 1990, répartis entre l’État fédéral et les provinces.

Au‑delà de la protection juridique, l’histoire du pays au Pakistan se lit aussi dans les débats sur l’identité nationale et la manière dont les manuels scolaires, les musées, les médias évoquent des phases parfois oubliées ou minorées : la civilisation de l’Indus encore partiellement mystérieuse, l’Âge du Gandhara bouddhique, l’héritage composite des Moghols, le rôle des minorités religieuses dans le passé comme dans le présent.

Conclusion : un territoire‐charnière dans l’histoire de l’Asie

Du premier outil taillé de la vallée du Soan à la planification orthogonale de Mohenjo‑daro, des édits bouddhiques gravés dans la roche de Mansehra aux forts moghols sur la Ravi, des routes caravanières du Gandhara à la ligne Durand, le territoire du Pakistan n’a cessé d’être au centre de grands mouvements historiques. L’État moderne né en 1947 s’est construit à partir de cette longue accumulation de couches civilisationnelles, en y inscrivant son propre projet : celui d’un pays défini d’abord par l’islam et par une mémoire politique qui remonte à la conquête de Sind.

Bon à savoir :

Le territoire du Pakistan raconte une histoire qui transcende les catégories nationales. Il s’agit de l’histoire des premières villes du monde, des échanges transasiatiques, des hybridations religieuses et artistiques, et des empires qui ont utilisé la vallée de l’Indus comme axe logistique ou base de pouvoir. Comprendre l’histoire du pays implique d’accepter cette pluralité et de reconnaître que des sites comme l’Indus, Mehrgarh, Taxila, Lahore et Mohenjo‑daro appartiennent à la fois à la mémoire pakistanaise et au patrimoine de l’humanité tout entière.

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A propos de l'auteur
Cyril Jarnias

Expert en gestion de patrimoine internationale depuis plus de 20 ans, j’accompagne mes clients dans la diversification stratégique de leur patrimoine à l’étranger, un impératif face à l’instabilité géopolitique et fiscale mondiale. Au-delà de la recherche de revenus et d’optimisation fiscale, ma mission est d’apporter des solutions concrètes, sécurisées et personnalisées. Je conseille également sur la création de sociétés à l’étranger pour renforcer l’activité professionnelle et réduire la fiscalité globale. L’expatriation, souvent liée à ces enjeux patrimoniaux et entrepreneuriaux, fait partie intégrante de mon accompagnement sur mesure.

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