Ressentir le mal du pays alors qu’on vit… au Cameroun peut sembler paradoxal. Pourtant, beaucoup de personnes le vivent au quotidien : étudiants fraîchement arrivés d’un village dans une grande ville, déplacés internes fuyant les crises, jeunes revenus d’un séjour à l’étranger, professionnels revenus « au pays » après des années d’expatriation, ou tout simplement citadins nostalgiques de leur enfance au village. À cela s’ajoutent les Camerounais de la diaspora qui tentent de garder un lien vivant avec le Cameroun… et pour qui chaque retour au pays réveille autant de joie que de nostalgie.
Le mal du pays est un sentiment complexe qui va au-delà du simple regret d’être ailleurs. Il mêle nostalgie, perte de repères, solitude, et peut s’accompagner d’anxiété ou de tristesse. Les psychologues le décrivent comme un sentiment « doux-amer » : si les souvenirs peuvent être une consolation, ils peuvent aussi empêcher de profiter pleinement du présent.
Au Cameroun, ce vécu se mêle à un contexte très particulier : crises politiques (notamment la crise anglophone depuis 2016), déplacements internes, poids des traditions, importance de la famille élargie, montée en puissance des réseaux sociaux, mais aussi effervescence culturelle, puissance de la cuisine, vitalité des diasporas et multiplication des associations de soutien. Tout cela peut nourrir ou au contraire apaiser le mal du pays.
Cet article propose des pistes concrètes pour mieux gérer ce malaise quand on vit au Cameroun, qu’on y soit né, qu’on y soit revenu après une expatriation, ou qu’on y soit seulement de passage pour un temps. L’idée n’est pas de « supprimer » la nostalgie, mais d’en faire un levier : un carburant pour recréer des liens, prendre soin de sa santé mentale et se sentir à sa place, ici et maintenant.
Comprendre le mal du pays : une nostalgie qui peut soigner… ou enfermer
La recherche montre qu’environ 70 % des adultes ressentent régulièrement de la nostalgie. Elle est souvent liée à des souvenirs d’enfance, de proches disparus, ou de périodes de la vie perçues comme plus simples. Les spécialistes la décrivent comme une émotion universelle, « bi-face » : à la fois source de réconfort et de souffrance.
Se rappeler un moment heureux à Bafoussam, Douala ou Garoua, un Ngondo vécu sur les rives du Wouri, une fête de village à Baham ou Bafut, peut apaiser un quotidien difficile. Revivre mentalement une matinée de beignets-haricots-bouillie (BHB) partagée en famille, un soya avalé sur le pouce à la briqueterie ou un plat de ndolé dégusté un jour de fête, reconnecte à des émotions positives et renforce le sentiment d’appartenance.
La nostalgie comme oxygène émotionnel
Mais cette même nostalgie peut aussi se retourner contre soi. Lorsqu’elle pousse à ruminer, à idéaliser le passé tout en rejetant le présent, elle crée un sentiment de décalage permanent : on ne se sent plus vraiment « ici », et on n’a plus de prise sur « maintenant ». C’est le terrain du mal du pays, au sens fort : impression de ne plus avoir de « chez soi », que ce soit dans son village d’origine, sa grande ville actuelle, ou même dans le pays tout entier.
Accepter que cette nostalgie fasse partie de l’expérience humaine, et qu’elle soit exacerbée par les crises (politiques, économiques, sanitaires comme la pandémie de coronavirus 2019) est un premier pas. Le second consiste à la travailler pour qu’elle soutienne plutôt qu’elle n’écrase.
Quand le Cameroun lui-même devient « un autre pays » : choc culturel interne et retour difficile
On parle souvent de choc culturel pour les personnes qui partent à l’étranger. Mais ce choc existe aussi à l’intérieur d’un même pays, surtout dans un pays aussi divers que le Cameroun, avec plus de 240 ethnies et plus de 200 dialectes.
Arriver du village à Yaoundé ou Douala, partir du Nord pour s’installer dans le Littoral ou l’Ouest, fuir une zone de conflit pour un quartier périphérique d’une grande ville : chaque déplacement radical peut créer un sentiment de déracinement. Les sociologues décrivent plusieurs phases typiques d’adaptation : lune de miel (on découvre avec enthousiasme), frustrations, ajustement progressif, puis sentiment d’aisance biculturelle. On passe souvent plusieurs fois d’une phase à l’autre.
Les Camerounais qui reviennent au pays après plusieurs années passées à l’étranger (par exemple en France, au Canada ou en Belgique) peuvent vivre un « choc culturel inversé ». Ce phénomène se caractérise par un sentiment d’étrangeté dans son propre pays, un décalage avec la famille et les amis restés sur place, et parfois un sentiment d’incompréhension. Comme le rapportent d’anciens expatriés, cette expérience crée la sensation d’être « entre deux mondes », sans appartenir pleinement ni au Cameroun ni au pays quitté.
Reconnaître que ce malaise est normal, et qu’il n’est pas un échec personnel, permet de dédramatiser. L’enjeu ensuite est de se donner des outils concrets pour traverser ces phases, au lieu de rester bloqué dans la nostalgie.
S’appuyer sur la force des liens : famille à distance, communauté de proximité
Le Cameroun est un pays où la famille élargie et les liens communautaires jouent un rôle central dans l’équilibre psychologique. La recherche internationale rappelle d’ailleurs que des liens sociaux solides réduisent le risque de maladies chroniques et augmentent l’espérance de vie. Pour les enfants, avoir une relation forte avec des grands-parents ou des oncles/tantes améliore le sentiment d’identité et la résilience. Pour les aînés, ces liens combattent l’isolement.
Quand la distance est là (une partie de la famille au village, une autre en ville, d’autres encore dans la diaspora), il est possible d’utiliser les outils numériques comme « ponts » émotionnels.
Utiliser régulièrement des applications de communication comme WhatsApp, Messenger, Skype, Zoom, Telegram ou Signal permet de créer des rituels qui entretiennent les liens familiaux. Par exemple, un appel vidéo hebdomadaire avec un proche éloigné ou un groupe familial dédié au partage de photos, de dessins d’enfants et de petites vidéos du quotidien contribue à nourrir un sentiment de continuité et de présence.
Des solutions hybrides existent même pour les familles peu à l’aise avec le numérique : des services comme Familéo ou Neveo (gazettes papiers créées à partir de photos envoyées via application) montrent qu’on peut adapter la technologie à chaque génération. L’essentiel n’est pas l’outil, mais la régularité : mieux vaut un court appel toutes les semaines qu’une longue conversation très rare.
Au Cameroun, ces liens à distance peuvent aussi être renforcés par de vrais rendez-vous physiques : une visite annuelle au village, un regroupement familial autour d’une fête (National Day, Youth Day, Tabaski, Noël, etc.), un projet commun (réhabiliter une maison familiale, lancer un petit projet agricole, financer les études d’un neveu). Avoir « quelque chose à faire ensemble » donne du sens à la relation et apaise le sentiment de séparation.
Rituels à distance : quelques exemples concrets
Plutôt que des listes, imaginons des scènes ordinaires qui, répétées, fabriquent un sentiment de « chez soi » malgré la distance :
Comment les familles camerounaises utilisent la technologie pour maintenir et célébrer leurs liens, malgré la distance.
Une grand-mère à Bafoussam lit chaque dimanche une histoire en vidéoconférence à ses petits-enfants à Douala, grâce à un simple smartphone.
Un père expatrié en France envoie des messages audios pour souhaiter bonne nuit à ses enfants à Yaoundé, messages écoutés avant le coucher.
Une tante à Garoua partage un carnet de recettes familiales par WhatsApp, permettant à sa nièce à l’étranger de cuisiner le kondrè ou l’okok sucré « comme au village ».
Des cousins entre Maroua, Yaoundé et Bruxelles se retrouvent mensuellement sur Zoom pour un quiz sur l’histoire familiale, des devinettes en langue maternelle et partager des souvenirs.
Ce type de rituels, loin d’être anecdotiques, consolide des racines communes. Le mal du pays diminue quand on sent que, même loin, on fait toujours partie d’une histoire familiale vivante.
La puissance des associations et de la diaspora : ne pas rester seul avec sa nostalgie
Pour de nombreux Camerounais, au pays comme à l’étranger, le sentiment d’isolement alimente le mal du pays. Se retrouver entouré de gens qui ne partagent pas les mêmes références, qui ne comprennent pas les blagues en pidgin ou en medumba, qui ne connaissent ni le Ngondo ni la Fête du Nyang Nyang, peut accroître la sensation de « ne pas être à sa place ».
C’est là que les associations jouent un rôle clef, autant au Cameroun que dans la diaspora.
À l’international, on trouve une galaxie d’organisations : l’Association des Camerounais en France (ACF), l’Union des Camerounais de l’Étranger (UCE), des structures comme ARCC au Canada, Yogam Canada, l’Association de Bansoa du Canada, ou encore Nkul Beti Production, l’Ethnocultural Association of Cameroonians of Greater Sudbury, etc. Ces organisations proposent aide à l’intégration, soutien juridique, accompagnement psychologique, entraide matérielle, mais aussi et surtout activités culturelles : fêtes nationales, ateliers de cuisine, soirées dansantes, rencontres entre étudiants, journées sportives.
Même si l’on vit au Cameroun, savoir que cette diaspora existe et s’organise peut être réconfortant : on ne se sent plus isolé dans son attachement au pays. Pour ceux qui rentrent après des années à l’étranger, se rapprocher de ces réseaux de retour (programmes de « retour aux sources » de l’UCE, par exemple) peut faciliter la réadaptation.
Au Cameroun, des structures comme Douala Accueil aident les francophones nouvellement arrivés, y compris les Camerounais de retour d’expatriation, à trouver des repères pratiques et sociaux. Parallèlement, des associations culturelles, des fédérations de jeunes afro-descendants et des groupes comme LE VECAD multiplient les occasions de rencontre.
Quelques acteurs de soutien communautaire
Voici, sous forme de tableau, une synthèse de quelques organisations utiles pour rompre l’isolement et transformer la nostalgie en engagement collectif :
| Organisation / lieu | Pays / ville principale | Objectif central | Types d’activités ou services |
|---|---|---|---|
| Association des Camerounais en France (ACF) | France | Intégration, solidarité, lien avec le Cameroun | Ateliers pro, cours de langue, événements culturels, entraide |
| Union des Camerounais de l’Étranger (UCE) | Europe (plateforme fédérative) | Défense des intérêts de la diaspora, solidarité, contribution au pays | Aide santé, aide citoyenne, soutien au retour, fonds de solidarité |
| ARCC | Canada (Montréal) | Rassembler les Camerounais, soutien global | Aide logement, orientation pro, aide juridique, mentorat |
| Nkul Beti Production | Canada | Promotion de la culture camerounaise | Événements, ateliers, réseau communautaire |
| Ethnocultural Association of Cameroonians of Greater Sudbury (AECGS) | Canada (Sudbury) | Transmission culturelle, inclusion, solidarité | Fêtes, cours, activités communautaires |
| Yogam Canada / Association de Bansoa du Canada | Canada | Préservation des cultures d’origine, entraide | Rencontres fraternelles, manifestations culturelles |
| Douala Accueil | Cameroun (Douala) | Accueil des francophones, adaptation à la ville | Rencontres, infos pratiques, sorties |
| FDM-ADFE Cameroun | Cameroun (Douala, Yaoundé) | Lien avec la France pour les Français expatriés | Aide administrative, activités, relais vers des élus |
S’impliquer dans ce type de réseau, que l’on soit au Cameroun ou à l’étranger, aide à « normaliser » son vécu : on y rencontre d’autres personnes qui traversent les mêmes phases de manque, d’adaptation, de questionnement identitaire.
Quand la culture soigne : festivals, traditions et fierté d’appartenance
Gérer le mal du pays au Cameroun, c’est aussi réactiver la fierté culturelle là où la lassitude, la violence ou les difficultés du quotidien l’ont parfois étouffée.
Le pays est traversé de festivals traditionnels qui, au-delà de leur dimension folklorique, ont une forte portée identitaire : le Ngondo des peuples Sawa à Douala, la Nguon à Foumban, le Lela à Bali, le Lemou à Bafou, l’Achum à Bafut, la Medumba à Bangangté, le festival culturel Mpo’o à Edéa, le Nyang Nyang à Bafoussam, etc. Ces célébrations mêlent rites ancestraux, musique, danses, concours, gastronomie, échanges interethniques.
Le Ngondo est un festival culturel majeur des peuples Sawa du Cameroun. Il se déroule tout au long du mois de novembre et culmine le premier dimanche de décembre sur les berges du fleuve Wouri. Le programme inclut des visites de cantons, une foire commerciale, un concours de lutte traditionnelle, des courses de pirogues, l’élection d’une miss, un office œcuménique, le carnaval de Douala avec des podiums musicaux, du street-painting et un demi-marathon. L’événement se conclut par la « messe des eaux », un moment rituel fort où un vase sacré est immergé dans le fleuve.
Ces rendez-vous ne sont pas que des attractions touristiques : ce sont des occasions de retisser un lien vivant avec son histoire, son village, sa région culturelle, même lorsqu’on n’y vit plus. Pour un jeune de Yaoundé originaire des Grassfields qui se sent étranger à la fois à la ville et au village, participer régulièrement à la Nékou de Bamendjinda ou à la Msem Todjom de Bandjoun peut redonner chair à des appartenances qui semblaient abstraites.
Diversité des festivals : un potentiel thérapeutique
La variété des fêtes traditionnelles au Cameroun permet à presque chacun de se reconnecter à une origine :
| Festival / cérémonie | Lieu principal / région | Périodicité approximative | Spécificité culturelle ou symbolique |
|---|---|---|---|
| Ngondo | Douala (Littoral) | Annuel (nov.-déc.) | Rassemblement sawa, « messe des eaux » |
| Nguon | Foumban (Ouest) | Tous les 2 ans | Grande fête bamoun, dialogue peuple–chefferie |
| Lela | Bali (Nord-Ouest) | Annuel | Fête traditionnelle de la chefferie de Bali |
| Achum | Bafut (Nord-Ouest) | Annuel (décembre) | Cérémonie de masque sacré |
| Gah’chou (FECUGA) | Batchingou (Ouest) | Annuel (nov.-déc.) | Festival culturel gah’chou |
| Kaing / Lie La’a Ttomdjap | Baham (Ouest) | Tous les 2 ans (selon cas) | Cérémonies et fêtes traditionnelles locales |
| Nyang Nyang | Bafoussam (Ouest) | Tous les 2 ans | Fête culturelle majeure de la ville |
| Festival culturel Mpo’o | Edéa (Littoral) | Annuel (décembre) | Célébration des peuples Mpo’o |
| Mayi | Kribi (Sud) | Annuel (9 mai) | Fête traditionnelle côtière |
S’autoriser à vivre ces moments, à les documenter (photos, enregistrements, récits à partager avec la famille ou la diaspora) fait passer la nostalgie d’un statut de douleur muette à celui de mémoire active : on devient acteur de sa transmission culturelle, au lieu de rester spectateur attristé de ce qui se perd.
La cuisine camerounaise : thérapie du goût et remède au manque
Parmi les ressources les plus puissantes contre le mal du pays, la cuisine arrive très haut. Les souvenirs sensoriels sont souvent les plus tenaces : l’odeur du koki qui cuit dans les feuilles de bananier, la fumée du soya dans la nuit de Yaoundé, le parfum du mbongo tchobi, le croustillant des beignets de carrefour…
Cinq plats ou rituels alimentaires traditionnels sont évoqués comme structurant des moments de l’enfance ou de la jeunesse.
Voici quelques plats émblematiques souvent associés à ces souvenirs, et qui peuvent devenir de véritables « séances d’auto-thérapie » quand on les cuisine ou qu’on les partage.
| Plat / préparation | Description brève | Régions / peuples associés | Effet « anti-mals du pays » typique |
|---|---|---|---|
| Ndolé | Feuilles de vernonia, pâte d’arachide, viande/poisson, épices | Littoral, peuples sawa | Rappelle les fêtes et les grands repas de famille |
| Koki | Gâteau salé de haricots cornille et huile rouge, cuit en feuille | Ouest, Littoral, Sud-Ouest | Goût de dimanches d’église et de ventes de quartier |
| Eru (ou Afang) | Feuilles d’okok et waterleaf, viande fumée, poisson sec, piment | Sud-Ouest, peuple Bayangui | Souvenir des repas étudiants ou de fêtes de région |
| Soya | Brochettes de viande marinée, grillées au feu de bois | Partout en ville | Goût des soirées entre amis, ambiance de rues |
| Mbongo tchobi | Sauce noire épicée au « mbongo », souvent au poisson fumé ou frais | Bassa, Bakoko | Renvoie aux racines côtières et aux repas du dimanche |
| Achu | Purée de taro + sauce jaune à base de kanwa, huile rouge, épices | Grassfields (Nord-Ouest) | Symbole de retour au village et de grandes cérémonies |
| Kondrè | Plantain vert cuit à l’étouffée avec viande et épices | Bamiléké | Fête, solidarité, célébrations |
| Beignets–Haricots–Bouillie | Trio petit-déjeuner beignets, haricots en sauce, bouillie de maïs/millet | Partout au Cameroun | Matins de week-end, convivialité de quartier |
| Poisson braisé | Poisson mariné grillé, servi avec plantain ou manioc | Littoral / grandes villes | Sorties nocturnes, discussions à bâtons rompus |
Même pour ceux qui n’ont jamais quitté le Cameroun, cuisiner ces plats peut compenser le manque d’une région d’origine lorsque l’on vit loin d’elle. Pour les expatriés, reproduire un ndolé « comme au quartier » ou un soya « presque comme là-bas » permet de transformer une bouffée de nostalgie en moment chaleureux, à partager avec des amis locaux pour créer des ponts culturels.
Les chaînes YouTube de vulgarisation culinaire, telles que « Mimi International Kitchen » ou « La cuisine de Mamie Jacka », facilitent la transmission des savoirs culinaires. Elles fournissent des recettes détaillées, rappellent les origines des plats et proposent même des mélanges d’épices adaptés aux réalités de vie à l’étranger.
Au Cameroun, la multiplication d’appartements meublés avec cuisine (par exemple via des sites de location dédiés) permet aussi aux voyageurs internes ou aux membres de la diaspora en visite de cuisiner eux-mêmes, plutôt que de dépendre exclusivement du restaurant : une manière de se sentir « chez soi au pays », même dans une ville qu’on connaît mal.
Réseaux sociaux : entre lien réconfortant et piège qui aggrave le manque
Les réseaux sociaux jouent un rôle ambivalent dans l’expérience du mal du pays au Cameroun.
D’un côté, ils permettent de rester connecté : un étudiant de Yaoundé en France continue de suivre les débats du pays sur Twitter, commente les matchs des Lions Indomptables en direct, regarde les vidéos d’un festival à Kribi ou du Ngondo sur Facebook. Un Camerounais resté au pays suit le parcours d’un cousin au Canada, découvre les activités d’ARCC ou de Yogam Canada sur Instagram, consulte les lives d’associations de la diaspora. Cette « fenêtre » numérique réduit la distance symbolique.
Au Cameroun, près de 5 millions d’utilisateurs de Facebook sont quotidiennement exposés à un flux d’informations mêlant violences, crises politiques, fake news et cyberharcèlement.
Des études pointent que près de 40 % des jeunes camerounais ont subi des formes de harcèlement en ligne. S’ajoute la pression des normes esthétiques et sociales véhiculées par Instagram ou TikTok : beaucoup de jeunes, surtout les moins de 25 ans, déclarent se sentir insatisfaits de leur corps ou de leur vie après avoir passé du temps sur ces plateformes.
Pour une personne déjà fragilisée par le mal du pays, la comparaison permanente avec les amis qui semblent réussir à l’étranger peut être délétère. Elle peut entraîner un sentiment d’être « en retard », de solitude dans le fait de ne pas « profiter de la vie », et ainsi doubler la nostalgie d’un sentiment d’échec.
Gérer le mal du pays aujourd’hui implique donc de négocier avec ces outils. Quelques principes simples peuvent aider :
– Limiter le temps de connexion, surtout le soir.
– Sélectionner les comptes suivis : privilégier ceux qui inspirent, informent de manière fiable ou créent du lien communautaire, plutôt que ceux qui alimentent frustration et colère.
– Utiliser les réseaux pour l’échange réel (groupes familiaux, associations, entraide) plutôt que pour la comparaison passive.
– En cas de cyberharcèlement, s’autoriser à bloquer, signaler, quitter un groupe toxique, et en parler à des proches ou à un professionnel.
Les campagnes citoyennes (#JeBlogueDoncJeSuis, #StopTribalisme, #AuNomDeNosEnfants…) montrent d’ailleurs que les réseaux peuvent aussi devenir des outils d’éducation à un usage plus responsable.
Prendre soin de sa santé mentale au Cameroun : sortir du silence
Le mal du pays, surtout lorsqu’il se prolonge et s’aggrave, n’est pas seulement une affaire de nostalgie. Il peut s’accompagner d’anxiété, de troubles du sommeil, de perte d’appétit, de difficultés à se concentrer ou d’idées noires. La frontière avec une dépression ou un trouble anxieux généralisé peut devenir floue.
L’Organisation mondiale de la Santé rappelle que la santé mentale est l’un des domaines de santé publique les plus négligés dans le monde, et le Cameroun ne fait pas exception : la stigmatisation reste forte, ce qui empêche beaucoup de personnes de demander de l’aide.
Le pays dispose d’un réseau de professionnels et de structures spécialisées pour prendre en charge la santé mentale.
Médecins spécialistes du diagnostic et du traitement des troubles mentaux.
Professionnels de l’accompagnement psychologique et des thérapies.
Personnel soignant spécialisé dans les soins infirmiers en psychiatrie.
Établissements spécialisés dans l’accueil et le traitement des patients.
Programmes et soutiens proposés par les organisations non gouvernementales.
Quelques repères parmi les ressources disponibles
| Type de structure / acteur | Exemples de lieux ou personnes au Cameroun | Rôle dans la prise en charge |
|---|---|---|
| Hôpitaux généraux / services spécialisés | Hôpital Laquintinie (Douala), Hôpital Jamot (Yaoundé), Hôpital Général de Douala, Hôpital Catholique Benoît Meni, Hôpital Régional de Bafoussam, Hôpital Général de Garoua… | Consultation psychiatrique, hospitalisation si besoin |
| Centres de santé mentale | Centre BIMEHC (Babungo), Centre de santé mentale Saint Luc (Bafoussam), CEEPSYPEC (Douala, Logbaba)… | Suivi psychologique, accompagnement sur le long terme |
| Cabinets privés de psychologie / psychothérapie | C.P.D à Douala (dirigé par le Dr Silvia Piavento), NEIF-NEIF Education à Yaoundé (Thierry Dong), La Maison du Psy, Les Ateliers Psy… | Thérapies individuelles, familiales, coaching psychologique |
| Professionnels identifiés | Dr Erero F. Njiengwe (Douala), Dr Toguem (Douala), Marie Abanda (Douala), Christine Pola (Douala), Dr Ovambe (Yaoundé), Memong Ndengue Fabien (Yaoundé)… | Évaluation, diagnostic, psychothérapie, suivi médicamenteux |
| ONG et fondations | Bluemind Foundation, H.E.L.P., Action contre la Faim, CARE, CICR/Croix-Rouge Camerounaise… | Programmes de soutien psychosocial, groupes de parole, interventions en zones de crise |
| Services en ligne | PsychoApp (consultations à distance), blog « Noire et Psy » (Yann V. Tsobgni)… | Accès facilité à des psychologues, sensibilisation, auto-aide |
Les programmes mis en œuvre par des ONG montrent que la détresse liée aux déplacements, aux conflits ou aux crises économiques peut être soulagée par des approches combinant aide matérielle et soutien psychologique. Par exemple, Action contre la Faim a accompagné des centaines de personnes au Sud-Ouest via des cliniques mobiles, des séances de psychoéducation et des groupes de discussion pour adultes et enfants.
S’autoriser à consulter un professionnel ne signifie pas être « fou » ; c’est reconnaître que le poids de ce qu’on porte (exil, deuils, ruptures, incertitudes) nécessite un espace pour être déposé, compris, travaillé.
Transformer le mal du pays en projet de vie
Au bout du compte, gérer le mal du pays au Cameroun, c’est accepter que l’on ne redeviendra pas la personne que l’on était « avant » : avant l’exil, avant l’expatriation, avant la crise, avant le passage du village à la ville. Le retour en arrière est impossible. Mais il est possible de faire quelque chose de ce décalage.
Plusieurs pistes se dessinent :
– Se préparer et s’informer : qu’il s’agisse de quitter son village pour Yaoundé ou de revenir au pays après dix ans à l’étranger, prendre du temps pour se renseigner sur le nouveau contexte (culture locale, codes sociaux, risques sécuritaires, système de santé, etc.) réduit le choc. Des experts recommandent d’y consacrer au moins quelques heures de recherche ciblée.
Mettre en place une journée organisée avec des horaires fixes pour le lever, le travail ou les études, ainsi que des plages dédiées au sport, à la cuisine, à la prière ou à la méditation, et aux proches. Cette structure offre un cadre rassurant. Bien qu’elle ne fasse pas disparaître la nostalgie, elle l’empêche d’envahir tout l’espace psychique.
– S’ouvrir à la culture environnante : assister à un festival local, rejoindre une association de quartier, participer à une campagne de propreté ou à un marathon urbain, suivre un cours de danse ou de langue, soutenir un projet culturel (comme ceux de « La Route des Chefferies » qui valorise le patrimoine dans les dix régions), sont autant de manières de se ré-ancrer ici et maintenant.
Pour entretenir le lien avec son pays d’origine sans s’y dissoudre, il est conseillé d’utiliser des ponts culturels comme les appels vidéo, la cuisine traditionnelle, la musique, les récits et les objets symboliques (pagne, photo, masque, CD de makossa ou de bikutsi). L’objectif n’est pas de rompre ce lien, mais de l’intégrer harmonieusement dans la richesse de la vie présente.
– S’autoriser à demander de l’aide : proches, associations, groupes en ligne, professionnels de santé mentale… Le mal du pays devient dangereux quand il se vit dans la solitude et la honte. En parler, c’est déjà commencer à le transformer.
Dans un pays traversé par des crises, mais aussi riche d’une extraordinaire créativité culturelle et d’une diaspora active, le mal du pays peut devenir paradoxalement une force : celle qui pousse à retisser des liens, à défendre la dignité des siens, à valoriser ce qui mérite de l’être et à construire, pas à pas, un « chez soi » intérieur qui résiste aux déplacements et aux tempêtes.
La nostalgie ne disparaîtra pas. Mais elle peut devenir une compagne plutôt qu’un fardeau, à condition d’être écoutée, partagée… et nourrie de plats savoureux, de danses de village, de paroles vraies et de projets communs.
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