Au large du Sénégal, l’archipel du Cap-Vert raconte une histoire singulière dans l’Atlantique : celle d’îles nées du feu, vides de toute présence humaine jusqu’au XVe siècle, devenues pivot du trafic d’esclaves, laboratoire précoce d’une société créole, puis petite république exemplaire sur le plan démocratique. Comprendre l’histoire du pays au Cap-Vert, c’est suivre un fil qui relie les coulées de lave à la morna, les traités de partage du monde aux migrations vers la Nouvelle-Angleterre, les famines coloniales aux indicateurs actuels de stabilité politique.
Des îles de feu à un carrefour de l’Atlantique
Avant que les navigateurs portugais n’y posent le pied, le Cap-Vert n’abrite aucun humain. L’archipel se forme par épisodes successifs d’activité volcanique sur une vaste élévation sous-marine de l’Atlantique, le bombement capverdien. Les îles orientales, comme Sal et ses voisines, comptent parmi les plus anciennes, nées il y a environ 40 à 50 millions d’années. Plus à l’ouest, São Nicolau apparaît il y a près de 12 millions d’années, São Vicente neuf millions d’années, tandis que Santiago et Fogo émergent il y a quelque quatre millions d’années. Brava complète l’ensemble il y a deux à trois millions d’années.
Lors de la dernière glaciation, la baisse du niveau de la mer a agrandi les îles et connecté certaines d’entre elles. Boa Vista et Maio ne formaient qu’une seule terre, tandis qu’un bloc nord-ouest réunissait São Vicente, Santa Luzia, Branco et Raso. Une île aujourd’hui disparue, Nola, émergeait au nord-ouest de Santo Antão. Avec la fonte des glaces, ces masses terrestres se sont fragmentées, créant des canaux marins (comme celui de 12 km entre São Vicente et Santo Antão) et submergeant certains reliefs, comme Nola devenue un mont sous-marin.
Les premiers habitants du Cap-Vert ne sont pas humains mais des plantes, des insectes et des reptiles portés par les courants depuis l’Afrique. L’archipel s’intègre à la grande région biogéographique de la Macaronésie, avec les Açores, Madère, les Canaries et les îles Selvagens. Sur un territoire globalement aride, où moins de 2 % des terres sont aujourd’hui cultivables, se sont malgré tout développées des forêts (en progression récente), des zones humides d’altitude et une faune endémique remarquable, du bruant de Raso au géant gecko capverdien.
Le Pico do Fogo, point culminant du Cap-Vert, s’élève à 2 829 mètres au-dessus de l’océan.
Bien avant l’arrivée des caravelles, il est possible que ces îles aient déjà nourri l’imaginaire des Anciens. Des auteurs romains comme Pomponius Mela et Pline l’Ancien évoquent des « Gorgades », situées à quelques jours de navigation de la péninsule du Cap-Vert sur le continent africain. Marinos de Tyr et Ptolémée parlent, eux, des « îles des Bienheureux ». Ces descriptions pourraient renvoyer aux îles capverdiennes, mais aucune preuve archéologique ne confirme une présence humaine avant les Européens.
Des traditions orales et des hypothèses évoquent des visites anciennes de peuples ouest-africains, arabes, phéniciens, grecs ou chinois dans l’archipel du Cap-Vert. Cependant, les fouilles archéologiques n’ont révélé aucune trace d’occupation permanente avant le XVe siècle, et les navigateurs portugais l’ont décrit comme inhabité.
L’Age des Découvertes : naissance d’une colonie tropicale
Dans le vaste mouvement d’exploration lancé par le Portugal au XVe siècle, la découverte du Cap-Vert intervient après la prise de Ceuta, la mise en valeur de Madère et des Açores, et les premières reconnaissances de la côte ouest-africaine. Sous l’impulsion de l’Infant Henri le Navigateur, les caravelles longent progressivement le littoral, franchissent le cap Bojador, atteignent la péninsule du Cap-Vert au milieu des années 1440, puis passent au large pour explorer le large Atlantique.
En 1456, l’explorateur vénitien Alvise Cadamosto, accompagné d’Antoniotto Usodimare et d’un capitaine portugais, signale un groupe d’îles inconnues. Peu après, le Génois António de Noli, au service du Portugal, confirme la découverte et en devient le gouverneur. Les navigateurs Diogo Gomes et Diogo Afonso achèvent l’exploration, nommant certaines îles selon le calendrier des saints (São Nicolau, Santa Luzia, Santo Antão, São Vicente). L’archipel est finalement baptisé Cabo Verde, en référence au cap vert de la côte sénégalaise voisine.
L’installation coloniale débute très vite. En 1462, les Portugais fondent sur Santiago le premier établissement européen permanent sous les tropiques, Ribeira Grande, future Cidade Velha. Il s’agit aussi de la première colonie d’outre-mer en Afrique subsaharienne. La Couronne concède l’archipel en fief à l’Infant Fernando, frère du roi Afonso V, et met en place le système de capitaineries héréditaires – donatarias – qui sera ensuite exporté au Brésil.
Les premiers habitants ne se réduisent pas à des colons portugais. On y trouve des aventuriers génois et flamands, des forçats graciés, mais aussi des Juifs séfarades qui fuient l’Inquisition ibérique. À partir de la fin du XVe siècle, puis sous le règne de Manuel Ier, des milliers de Juifs convertis sont déportés vers São Tomé, Príncipe et le Cap-Vert. Ce brassage initial pose les bases d’une société métissée bien avant d’autres colonies atlantiques.
Déportés juifs séfarades et colons divers
Sur d’autres îles, l’occupation suit. Fogo accueille une petite ville coloniale, São Filipe, vers 1500. Maio sert de pâturage, Boa Vista héberge notamment une léproserie, Brava s’ouvre plus tard à des colons en quête de nouvelles terres. Au fil des siècles suivants, des bourgs se développent à Santo Antão, São Nicolau, Sal ou São Vicente, mais Santiago reste longtemps le centre névralgique.
Le Cap-Vert, entrepôt et place du marché de la traite
Le véritable tournant, ce n’est pas seulement l’installation de quelques familles européennes, mais la montée en puissance de la traite négrière atlantique. Dès 1466, le roi Afonso V concède aux habitants de Santiago le droit de commercer sur la côte africaine (hors Arguim), avec obligation de payer un droit de douane sur les importations. Cette concession stimule la colonisation, mais aussi un trafic humain qui va marquer durablement l’archipel.
Au XVIe siècle, Ribeira Grande devient l’un des principaux ports de vente d’esclaves de l’Atlantique. Capturés entre la Sénégambie et la côte de Guinée, des milliers d’Africains y sont débarqués, triés, vendus ou réexportés vers le Brésil, les Caraïbes et d’autres territoires. Sur Santiago et Fogo, des plantations de sucre et de coton, exploitées par une main-d’œuvre servile, alimentent ce réseau. Les ateliers insulaires produisent également des étoffes de coton, les fameux panos, très recherchés sur les côtes africaines où ils servent de monnaie d’échange.
Outre la traite, pilier de l’économie pendant trois siècles, l’archipel a développé d’autres activités : la récolte de sel sur les îles de Sal, Maio et Boa Vista, l’élevage de bétail pour la viande et les peaux, l’élevage de chevaux sur Santiago destinés aux marchés africains, et la culture de certains végétaux utilisés pour la teinture.
La société qui se constitue autour de ce commerce est fortement stratifiée. Au sommet, des Blancs nés dans la péninsule Ibérique, suivis des Blancs nés sur place – brancos da terra – et des héritiers de grands domaines, les morgados, propriétaires d’entailles féodales. Viennent ensuite des affranchis métis et noirs, puis, tout en bas, une masse d’esclaves numériquement majoritaires sur certaines îles comme Santiago. À la fin du XVIe siècle, cette dernière compte environ 14 000 esclaves pour seulement 2 000 personnes libres.
Malgré les hiérarchies sociales, le manque de femmes européennes a conduit à de nombreuses unions entre colons européens (Juifs, Portugais, Espagnols, Italiens, Français, Anglais, Hollandais) et femmes africaines (d’origines mandingue, wolof, peule, temne, balante, manjaco). Ce métissage a donné naissance à une population créole, les Crioulos, et à une nouvelle langue, le Kriolu capverdien, issue du contact intense entre le portugais du XVe siècle et les langues ouest-africaines.
Une langue et une société créoles au cœur de l’expérience coloniale
Si le portugais demeure la langue administrative, les habitants développent très tôt une langue de tous les jours, aujourd’hui appelée Kabuverdianu. Son vocabulaire est largement d’origine portugaise – environ 90 à 95 % des mots –, mais il incorpore des apports lexicaux et des structures issus des langues ouest-africaines. On y retrouve des traces du mandingue, du wolof, du peul, du temne, du balante ou du mandjak, et certains linguistes y voient même une influence possible du judéo-portugais, apportée par les communautés juives séfarades.
Les spécialistes proposent plusieurs modèles pour expliquer sa formation : langue simplifiée européenne devenue pidgin avant de se créoliser, système africain ayant adopté un lexique portugais, ou encore langue née spontanément chez une génération insulaire confrontée à plusieurs idiomes. Faute de documentation écrite ancienne, difficile de trancher. Mais un point fait consensus : le Cap-Vert abrite l’un des plus anciens créoles à base portugaise encore vivants, et le plus répandu.
Plus de 70 % des citoyens souhaitent faire du créole la langue principale d’enseignement.
Cette langue, portée par la musique, la littérature et la diaspora, devient un marqueur fort de l’identité capverdienne. Des poètes comme Eugénio Tavares ou Sérgio Frusoni, des romanciers comme Baltasar Lopes da Silva ou Luís Romano, des linguistes comme Manuel Veiga contribuent à sa reconnaissance. Une étude génétique et linguistique menée par l’université du Michigan montre même que l’usage de traits lexicaux d’origine africaine en Kriolu est corrélé au pourcentage d’ascendance génétique africaine, soulignant combien histoire démographique et histoire linguistique sont entremêlées.
Pirates, traités et déplacement de la capitale
La prospérité de Ribeira Grande attire les convoitises. À la fin du XVIe siècle, les pirates et corsaires anglais, français, néerlandais et d’Afrique du Nord multiplient les raids. Le plus célèbre d’entre eux, Francis Drake, attaque l’île à plusieurs reprises, frappant Ribeira Grande et d’autres localités de Santiago dans les années 1580. Au XVIIe siècle, des corsaires algériens utilisent les îles comme base pour lancer des expéditions vers Madère.
Signé en 1494, le traité de Tordesillas partage le monde entre l’Espagne et le Portugal. La ligne de démarcation est établie à environ 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert, plaçant l’archipel au cœur de cette frontière atlantique. Les terres à l’est de cette ligne reviennent au Portugal, celles à l’ouest à l’Espagne.
À partir du XVIIe siècle, le port perd progressivement de sa superbe. Les attaques répétées, auxquelles s’ajoutent des difficultés de défense, convainquent les autorités coloniales de déplacer le centre du pouvoir vers un site plus facilement fortifiable. En 1614, une première partie de l’administration quitte Ribeira Grande pour Praia, sur la côte sud-est de Santiago. Après la dévastatrice expédition du corsaire français Jacques Cassard en 1712, qui achève de ruiner Ribeira Grande, la transition s’accélère. Praia devient officiellement capitale en 1770.
Le commerce triangulaire se réoriente avec l’émergence de nouvelles routes maritimes. Le Brésil et les Antilles deviennent des pôles structurants de l’économie mondiale, tandis que le Cap-Vert conserve un rôle de relais mais perd sa position de pivot unique.
Îles de sécheresse, îles de famine
L’autre acteur majeur de l’histoire capverdienne, c’est le climat. Situé en zone semi-aride, l’archipel dépend de rares pluies saisonnières, concentrées sur quelques semaines en fin d’été. La moindre variation des précipitations a des effets redoutables sur les récoltes. Dès le XVIIIe siècle, des sécheresses répétées entraînent des famines venues se superposer à la violence sociale de l’esclavage et aux contraintes du système foncier.
Nombre de personnes décédées lors des trois grandes séries de famines aux XVIIIe et XIXe siècles dans l’archipel du Cap-Vert.
Le tableau ci-dessous illustre quelques grandes crises alimentaires documentées par les historiens :
| Période approximative | Impact principal | Victimes estimées |
|---|---|---|
| 1747 et années 1750 | Première grande sécheresse généralisée | dizaines de milliers |
| 1774–1777 | Famine touchant surtout Fogo et Brava | ~20 000 personnes |
| XVIIIe–XIXe siècles | Trois grandes séries de famines | >100 000 décès |
| 1941–1943 | Famine coloniale, forte mortalité | part des 45 000 totaux |
| 1947–1948 | « Fome 47 », un habitant sur cinq meurt | ~45 000 (période 41–48) |
Au XXe siècle, le scénario se répète. Entre 1941 et 1943, puis en 1947-1948, deux vagues de famine emportent environ 45 000 vies, soit un habitant sur cinq. Les autorités de Lisbonne censurent alors les informations, nient l’ampleur de la catastrophe et fournissent très peu d’aide. Dans la mémoire collective, ces années de faim restent un traumatisme profond, immortalisé plus tard par des œuvres comme le roman « Chiquinho » de Baltasar Lopes et la chanson « Fome 47 » de Codé di Dona.
Nombre de Capverdiens ayant quitté l’archipel pour travailler dans l’empire portugais entre 1900 et 1970, souvent dans des conditions proches de l’esclavage.
Du charbon au câble : le tournant du XIXe siècle
Alors que s’effondre progressivement l’économie fondée sur la traite, le Cap-Vert cherche de nouveaux rôles dans les circulations atlantiques. L’ouverture des routes à vapeur transforme certains ports en hubs de ravitaillement. Sur São Vicente, le port naturel de Porto Grande, associé à la ville de Mindelo, attire dès 1839 l’installation d’un dépôt de charbon britannique. Pendant plusieurs décennies, des centaines de navires à vapeur viennent y refaire leurs stocks.
Nombre de navires ayant fait escale à Mindelo en 1890, illustrant son importance portuaire croissante.
Cette nouvelle vocation se heurte cependant à deux évolutions majeures : l’ouverture du canal de Suez, qui détourne une partie du trafic vers l’est, et la transition progressive du charbon vers le fuel, qui réduit l’intérêt des anciens dépôts. Au début du XXe siècle, l’activité portuaire de Mindelo décline, provoquant chômage et mouvements sociaux, comme la grève des charbonniers de 1912.
L’île de Sal a connu deux transformations majeures : l’intensification de l’exploitation des salines de Pedra de Lume à la fin du XVIIIe siècle, puis la construction d’un aérodrome à Espargos dans les années 1940. Grâce à sa position centrale, cet aéroport est devenu une escale stratégique pour les vols transatlantiques, servant notamment Alitalia sur la liaison Portugal-Brésil et permettant à la South African Airways de relier Londres à Johannesburg en contournant le boycott de l’apartheid.
Colonisation tardive de certaines îles et particularités régionales
Toutes les îles ne suivent pas le même rythme d’occupation ni la même trajectoire économique. Santiago est la première colonisée, dès la seconde moitié du XVe siècle, et concentre durablement la majorité de la population et du pouvoir politique. Fogo est peuplée à la fin du XVIe siècle, Sao Nicolau et Santo Antão surtout dans la deuxième moitié du XVIIe, tandis que Brava accueille une vague importante de colons au début du XVIIIe siècle, souvent originaires de Fogo, notamment après l’éruption de 1680.
Le peuplement des îles orientales du Cap-Vert s’est effectué selon des chronologies distinctes. Boa Vista a été principalement occupée au début du XVIIIe siècle par des habitants venus de São Nicolau et de Santiago. L’île de Maio s’est peuplée progressivement dans la seconde moitié du même siècle. São Vicente est restée quasi déserte jusqu’au XIXe siècle, où le développement du port de Mindelo a attiré des colons de Santo Antão et São Nicolau. Enfin, Sal n’a été réellement peuplée qu’au XIXe siècle, par des familles de Boa Vista et São Nicolau, initialement attirées par l’exploitation du sel, puis par les activités portuaires et aériennes.
Brava illustre bien ces dynamiques. D’abord baptisée São João Baptista au moment de sa découverte en 1462, elle est ensuite surnommée Brava – « sauvage » – en raison de sa végétation. Des familles venues de Madère, du Minho ou de l’Algarve s’y installent au XVIe siècle, accompagnées d’un petit nombre d’esclaves dont la proportion augmente graduellement jusqu’au milieu du XIXe siècle. L’île se distingue par la culture de plantes tinctoriales, comme l’urzella introduite par le capitaine anglais George Roberts au XVIIIe siècle, puis par ses liens intenses avec la Nouvelle-Angleterre, du fait du recrutement massif de marins par les baleiniers américains. Beaucoup de Bravenses finissent par s’installer à New Bedford et dans d’autres villes de la côte Est des États-Unis, inaugurant une diaspora toujours très active.
Aperçu simplifié des principales périodes de colonisation des îles habitées, présentant les dates clés et les peuples fondateurs.
Colonisée entre 900 et 1200 après J.-C. par les navigateurs polynésiens.
Peuplée vers 500 après J.-C. par des populations austronésiennes.
Colonisée vers 874 après J.-C. par les Vikings norvégiens.
Arrivée des Māori entre 1250 et 1300 après J.-C.
Premier peuplement par les Guanches vers 1000 avant J.-C.
Colonisation polynésienne estimée entre 800 et 1000 après J.-C.
| Île | Phase principale de peuplement européen | Origine dominante des colons |
|---|---|---|
| Santiago | seconde moitié du XVe siècle | Portugal, Gênes, Flandre, Juifs séfarades |
| Fogo | fin du XVIe siècle | Santiago et Portugal |
| São Nicolau | seconde moitié du XVIIe siècle | Santiago, autres îles |
| Santo Antão | seconde moitié du XVIIe siècle | São Nicolau, Santiago |
| Brava | début du XVIIIe siècle (après 1680) | Fogo, colons européens |
| Boa Vista | première moitié du XVIIIe siècle | São Nicolau, Santiago |
| Maio | seconde moitié du XVIIIe siècle | Santiago, Boa Vista |
| São Vicente | XIXe siècle | Santo Antão, São Nicolau |
| Sal | XIXe siècle | Boa Vista, São Nicolau |
Du statut de colonie à la lutte pour l’indépendance
Alors que les empires coloniaux commencent à vaciller au XXe siècle, le Portugal de Salazar s’arc-boute sur ses « provinces d’outre-mer ». En 1951, il rebaptise officiellement les colonies en « provinces », sans pour autant modifier la réalité d’un système autoritaire et inégalitaire. Les Capverdiens obtiennent formellement la citoyenneté portugaise en 1961, ainsi qu’un accès légèrement meilleur à l’éducation que dans d’autres territoires africains – au moment de l’indépendance, environ un quart de la population sait lire et écrire, contre à peine 5 % en Guinée portugaise.
En 1956, à Bissau, l’intellectuel Amílcar Cabral fonde le Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Initialement pacifique, le mouvement opte pour la lutte armée après le massacre de dockers à Pidjiguiti en 1959. À partir de 1963, la guérilla s’intensifie principalement en Guinée-Bissau, profitant du terrain favorable, tandis que l’archipel du Cap-Vert reste éloigné des combats directs.
Dans ce projet binaire, le Cap-Vert joue néanmoins un rôle intellectuel central. C’est sur cet archipel qu’est née une élite créole éduquée, en contact étroit avec les universités portugaises, dont les réflexions politiques nourrissent un des corpus constitutionnels les plus modernes de l’espace lusophone. La littérature, les revues comme « Claridade », les débats sur la langue, l’identité et l’émigration alimentent une conscience nationale qui dépasse l’opposition simple colonisateur/colonisé.
En 1973, alors que la guerre coloniale s’enlise, la Guinée-Bissau proclame unilatéralement son indépendance. Quelques mois plus tard, Cabral est assassiné à Conakry, dans des circonstances encore débattues. La même année, Lisbonne tente d’organiser des élections parlementaires au Cap-Vert, mais seul un faible pourcentage de la population s’inscrit, signe d’un rejet massif de la façade « représentative » du régime.
Le 25 avril 1974, la dictature au Portugal est renversée par le Mouvement des Forces Armées lors de la Révolution des Œillets. Le nouveau pouvoir engage rapidement des négociations avec les mouvements indépendantistes africains. En août 1974, un accord signé à Alger reconnaît l’indépendance de la Guinée-Bissau et le droit à l’autodétermination du Cap-Vert.
Une administration de transition est mise en place à Praia en décembre 1974, dirigée par le PAIGC local autour de Pedro Pires et Aristides Pereira. En juin 1975, des élections à l’Assemblée nationale confirment l’hégémonie du parti, qui obtient plus de 90 % des voix. Le 5 juillet, l’indépendance est proclamée. Lors d’une cérémonie à Praia, le Premier ministre portugais Vasco Gonçalves remet officiellement le pouvoir au président de l’Assemblée nationale, Abílio Duarte. Aristides Pereira devient le premier président de la jeune République de Cabo Verde, Pedro Pires son premier chef de gouvernement.
Construire un État dans la sécheresse et la pauvreté
À l’indépendance, le Cap-Vert hérite d’un territoire exsangue. Les terres sont dégradées, les réserves d’eau limitées, les infrastructures réduites, l’économie très dépendante de l’extérieur. Les famines récentes ont laissé des cicatrices profondes, beaucoup de jeunes actifs sont partis par émigration ou en tant que travailleurs sous contrat. La petite administration portugaise, en se retirant, laisse derrière elle des caisses publiques presque vides et un chômage massif : selon les estimations, plus de 60 % de la population active se retrouve sans emploi à court terme.
Après l’indépendance, le pouvoir, d’abord affilié au PAIGC puis au PAICV (nom adopté en 1981 suite à la rupture avec la Guinée-Bissau après le coup d’État de 1980), a adopté un modèle de parti unique, similaire à d’autres pays africains nouvellement libérés. Les principaux objectifs étaient de consolider l’unité nationale, d’alphabétiser la population, de développer les services de base et de réduire la dépendance alimentaire. Des politiques volontaristes en éducation et en santé ont été mises en œuvre, souvent avec le soutien de la coopération internationale.
Le défi climatique reste cependant omniprésent. Les années de sécheresse se succèdent, notamment à partir de 1958 et durant les premières décennies d’indépendance. Le gouvernement de Marcelo Caetano, avant la Révolution des Œillets, avait déjà tenté quelques programmes de développement pour limiter les dégâts sans grande réussite. La République de Cabo Verde, elle, s’emploie à diversifier l’économie, à mobiliser la diaspora et à sécuriser l’aide alimentaire. Les organisations multilatérales et certains pays partenaires, dont le Portugal, jouent un rôle dans la réhabilitation des infrastructures et le soutien aux politiques sociales.
De la démocratie de parti unique au pluralisme institutionnalisé
Si le Cap-Vert adopte au départ un système de parti unique, la réflexion politique locale ne s’arrête pas là. Les années 1980 voient émerger des débats internes sur la démocratisation, à mesure que d’autres régimes de parti unique en Afrique se fragilisent. La chute du mur de Berlin et la fin de la Guerre froide accélèrent ce processus.
La première Constitution de 1980, amendée en 1981 pour instaurer un parti unique (PAICV), a été réformée à la fin des années 1990. Le monopole du parti a été aboli en septembre 1990, après la création en avril de la même année du Mouvement pour la Démocratie (MpD), une alternative libérale et pluraliste née à Praia.
En janvier 1991, les Capverdiens participent à leurs premières élections multipartites. Le MpD remporte une large majorité au Parlement, mettant fin à quinze ans de gouvernement du PAICV. Peu après, le candidat du MpD, António Mascarenhas Monteiro, est élu président avec plus de 70 % des voix. Une nouvelle Constitution adoptée en 1992, puis révisée à plusieurs reprises, consacre un régime semi-présidentiel avec séparation des pouvoirs, liberté de la presse et pluralisme politique.
Depuis cette transition, les alternances politiques se succèdent pacifiquement. Après deux mandats de Monteiro, le PAICV revient au pouvoir au début des années 2000. Pedro Pires est élu président en 2001, au terme d’un scrutin extrêmement serré où il ne devance son rival Carlos Veiga que d’une douzaine de voix. Il est reconduit en 2006, encore de justesse. En 2011, Jorge Carlos Fonseca, soutenu par le MpD, lui succède et est lui-même réélu en 2016. Sur le plan législatif, le MpD et le PAICV alternent à la tête du gouvernement, avec des figures comme José Maria Neves ou Ulisses Correia e Silva comme Premiers ministres.
En 2021, José Maria Neves, ancien chef de gouvernement du PAICV, est élu président, tandis que le MpD conserve la majorité parlementaire et la primature. Ce partage du pouvoir illustre le caractère compétitif mais apaisé de la vie politique capverdienne. Les observateurs internationaux classent régulièrement le pays parmi les démocraties les plus stables et pluralistes d’Afrique, avec une presse relativement libre, une justice indépendante et des processus électoraux reconnus.
Le tableau ci-dessous résume schématiquement quelques jalons politiques majeurs après l’indépendance :
| Année clé | Événement politique principal |
|---|---|
| 1975 | Proclamation de l’indépendance, PAIGC au pouvoir |
| 1980–1981 | Adoption de la Constitution, transformation PAIGC → PAICV |
| 1990 | Fin du parti unique, création du MpD |
| 1991 | Premières élections pluralistes, victoire du MpD |
| 1992–1999 | Révisions constitutionnelles modernisant le cadre institutionnel |
| 2001–2006 | Présidence de Pedro Pires (PAICV), alternance politique |
| 2011–2016 | Présidence de Jorge Carlos Fonseca (MpD) |
| 2021 | Élection de José Maria Neves (PAICV), MpD garde le gouvernement |
Diaspora, culture et identité : un pays plus grand que ses îles
L’un des traits les plus marquants de l’histoire du pays au Cap-Vert réside dans le poids de sa diaspora. Depuis les temps des baleiniers de Nouvelle-Angleterre jusqu’aux migrations contemporaines vers l’Europe ou l’Afrique lusophone, une partie significative – parfois même majoritaire – des Capverdiens vit hors de l’archipel. On estime aujourd’hui que près de 800 000 descendants capverdiens résident à l’étranger, pour une population intérieure d’environ 600 000 personnes. Les communautés de la Nouvelle-Angleterre, du Portugal, de la France, des Pays-Bas ou d’Angola entretiennent des liens étroits avec les îles, que ce soit par les transferts financiers, la circulation d’idées ou les retours temporaires.
Ce rapport particulier à l’ailleurs nourrit une culture profondément transnationale. La morna, musique nationale popularisée dans le monde par la voix de Cesária Évora, dit souvent l’errance, la saudade, la nostalgie de ceux qui sont partis en bateau, en avion ou sous contrat. D’autres genres comme la coladeira, le funaná ou le batuco expriment tour à tour la fête, la critique sociale ou la mémoire de l’esclavage. L’île de São Vicente, avec Mindelo comme capitale culturelle, joue un rôle crucial dans cette effervescence musicale, tout comme Santiago pour les rythmes plus ancrés dans l’héritage africain.
La culture créole du Cap-Vert s’exprime à travers la cuisine, les fêtes religieuses, la poésie et le théâtre (festival Mindelact). Bien que le portugais soit la langue officielle, le kriolu est la langue du quotidien, de la musique et d’une littérature croissante. Son statut fait l’objet de débats dans l’enseignement et l’administration, héritant d’une longue revendication marquée par la création de l’alphabet unifié ALUPEC et des projets comme la traduction de la Bible.
Dans le même temps, les liens avec le Portugal se recomposent sur un mode postcolonial : la République de Cabo Verde est membre de la Communauté des pays de langue portugaise, entretient des relations jugées « excellentes » avec Lisbonne et a même obtenu un partenariat spécial avec l’Union européenne. Le pays change officiellement de dénomination en 2013 auprès des Nations unies, demandant à être appelé « Cabo Verde » dans toutes les langues, comme pour réaffirmer une identité propre au-delà de la traduction française « Cap-Vert ».
Un petit État insulaire face aux défis contemporains
Sur le plan économique, l’archipel demeure vulnérable. Les terres arides, la dépendance aux importations alimentaires, la faiblesse des ressources naturelles et l’exposition aux aléas climatiques demeurent des contraintes majeures. L’économie repose largement sur les services, en particulier le tourisme, les transports et les services liés à la diaspora. Les transferts des expatriés représentent une part significative du PIB. En 2007, le pays quitte la catégorie des pays les moins avancés pour rejoindre celle des pays à revenu intermédiaire, signe d’une amélioration relative de ses indicateurs.
Montant en millions d’euros de dette qui sera effacée en échange de financements verts dans le cadre d’un accord avec le Portugal.
Sur le front sanitaire, le pays enregistre un succès symbolique fort lorsque l’Organisation mondiale de la santé le déclare exempt de paludisme en février 2024, faisant de Cabo Verde le troisième État africain à obtenir ce statut. Cet accomplissement fait écho, en sens inverse, à des siècles de vulnérabilité face aux épidémies, à la malnutrition et à l’absence de services de base.
Le Cap-Vert est régulièrement classé parmi les États insulaires les plus exposés aux effets du changement climatique, notamment la montée du niveau de la mer et les événements météorologiques extrêmes. L’augmentation des cyclones dits « capverdiens » dans l’Atlantique, comme l’ouragan Fred en 2015, illustre cette menace. Sa géographie, autrefois un atout commercial, pourrait en faire un laboratoire des défis climatiques globaux.
Une histoire singulière, un laboratoire atlantique
Revenir sur l’histoire du pays au Cap-Vert, c’est donc traverser plusieurs temporalités imbriquées. À l’échelle géologique, l’archipel est un chapelet de volcans nés du plancher océanique et métamorphosés par la montée et la descente des mers. À l’échelle de l’Atlantique moderne, il devient l’un des nœuds d’un système brutal de commerce humain, lieu d’embarquement, de transit et parfois de refuge pour esclaves, colons et bannis. À l’échelle politique, il incarne une trajectoire postcoloniale marquée par l’influence de penseurs créoles, une transition pacifique vers l’indépendance et un apprentissage rapide du pluralisme démocratique.
Les Capverdiens ont transformé un environnement aride en espace habitable grâce à la mobilité, au métissage culturel et à une remarquable capacité d’adaptation. Ils ont payé un lourd tribut aux caprices du climat, aux décisions d’un empire lointain et aux aléas du commerce mondial. Mais ils ont aussi inventé une langue, une musique et une forme de citoyenneté qui dépassent la stricte géographie des îles.
Peuple capverdien
Aujourd’hui, que l’on écoute une morna à Mindelo, que l’on parcoure les ruelles de Cidade Velha, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, ou que l’on croise un café tenu par des Capverdiens à Lisbonne ou Boston, on retrouve les échos de cette histoire longue. Une histoire où les noms de Pico do Fogo, de Ribeira Grande, de la « Fome 47 » ou d’Amílcar Cabral dialoguent, en filigrane, avec les cartes de Ptolémée, les traités de Tordesillas, les télégrammes de Mindelo et les bulletins de vote des dernières élections. Une histoire petite par la taille du territoire, mais vaste par son héritage dans l’Atlantique.
Un retraité de 62 ans, disposant de plus d’un million d’euros de patrimoine financier bien structuré en Europe, souhaitait changer de résidence fiscale vers le Cap-Vert pour optimiser sa charge imposable et diversifier ses investissements, tout en gardant un lien avec la France. Budget alloué : 10 000 euros pour l’accompagnement complet (conseil fiscal international, formalités administratives, installation locale et structuration patrimoniale), sans vente forcée d’actifs.
Après analyse de plusieurs destinations attractives (Cap-Vert, Grèce, Chypre, Maurice), la stratégie retenue a consisté à cibler le Cap-Vert pour son régime fiscal modéré, son coût de vie inférieur à la France et son environnement stable, francophile et lusophone, avec un accès aérien régulier depuis l’Europe. La mission a inclus : audit fiscal pré-expatriation (exit tax ou non, report d’imposition), obtention de la résidence avec achat ou location longue durée, sécurisation de la couverture santé internationale, transfert de résidence bancaire, plan de rupture des liens fiscaux français (183 jours/an hors France, centre d’intérêts économiques…), mise en relation avec un réseau local (avocat, immigration, notaire, comptable) et intégration patrimoniale globale.
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