La Birmanie, officiellement Myanmar, a derrière elle plus de deux millénaires d’histoire structurée, et bien davantage si l’on remonte aux premières traces humaines. D’un chapelet de cités-États bouddhiques à un empire régional, puis colonie britannique, État indépendant, dictature militaire, démocratie inachevée et de nouveau régime putschiste, le pays a enchaîné les ruptures. Comprendre l’histoire du pays en Birmanie, c’est suivre un fil rouge : la lutte pour le pouvoir entre armée et civils, la question des nationalités ethniques, et le rôle central du bouddhisme dans la société et la politique.
Des premières civilisations au royaume de Pagan
Bien avant l’apparition des royaumes birmans proprement dits, le territoire accueille des populations depuis des centaines de milliers d’années. Les archéologues ont mis au jour des traces de Homo erectus datant d’environ 750 000 ans, puis de Homo sapiens autour de 11 000 avant notre ère, dans une culture lithique que l’on appelle Anyathian, concentrée dans la zone sèche centrale le long de l’Irrawaddy. À partir de 1500 avant notre ère, on y cultive déjà le riz, on travaille le cuivre et le bronze, tandis que l’âge du fer débute vers 500 avant notre ère, avec des villages rizicoles connectés aux réseaux commerciaux de la Chine.
La civilisation pyu et les royaumes môn
Les premiers États organisés connus sont les cités-États pyu, formées par des populations tibéto-birmanes. Entre le IIᵉ siècle avant notre ère et le XIᵉ siècle de notre ère, ils établissent des centres urbains fortifiés comme Beikthano, Halin, Sri Ksetra ou Binnaka. Le royaume pyu vit du commerce terrestre entre Chine et Inde, ce qui facilite très tôt l’implantation du bouddhisme. Dès le IVᵉ siècle, ce dernier domine dans les élites pyu, comme l’attestent des inscriptions en pali, issues de la tradition Theravāda et gravées dans une écriture dérivée du brahmi indien.
Les Môns, venus des royaumes de Haribhunjaya et Dvaravati (Thaïlande actuelle), se sont établis dans le sud de la Birmanie, fondant des centres comme Bago et Thaton, associés au mythe bouddhique de Suvarnabhumi (la ‘Terre d’Or’). Parallèlement, au nord-ouest, des royaumes arakanais se sont développés autour de Dhanyawadi puis Mrauk U, prospérant grâce au commerce maritime et aux liens avec le Bengale.
L’ensemble de ces royaumes est profondément bouddhisé. Ils reçoivent l’influence des réseaux monastiques sri lankais et indiens, mêlent Theravāda, Mahāyāna, traditions tantriques, mais conservent longtemps des cultes locaux, animistes et naṭiques.
La naissance de Pagan, premier royaume birman unifié
Les Birmans (Bamar), un autre groupe tibéto-birman, gagnent progressivement la haute vallée de l’Irrawaddy, probablement dès le VIIᵉ siècle, puis plus massivement au IXᵉ. Ils fondent la ville fortifiée de Pagan (Bagan) au bord du fleuve, qui deviendra le noyau du premier grand royaume birman.
Sous le règne du roi Anawrahta au XIᵉ siècle, le royaume de Pagan, depuis la vallée de Kyaukse, étend son contrôle sur la vallée de l’Irrawaddy, soumet les Pyu et s’empare de Thaton, absorbant massivement la culture môn (langue, architecture, érudition bouddhique). Influencé par le moine môn Shin Arahan, Anawrahta adopte un Theravāda réformé. Pour limiter le pouvoir des moines ari, associés au mahāyāna et au tantrisme, il les exile en partie, tout en intégrant des éléments non orthodoxes comme le culte des nats. Il réorganise ce culte en un panthéon officiel de 37 esprits placés sous l’autorité de Thagyamin.
La capitale de Pagan devient alors un immense chantier religieux. Entre le XIᵉ et le XIIIᵉ siècle, plus de 10 000 temples et pagodes y sont construits, dont près de 3 000 survivent encore. Les rois birmans se présentent comme des rois du Dharma, voire des bodhisattvas, et accordent aux monastères une quantité considérable de terres et de main-d’œuvre exonérées d’impôts, ce qui finira par fragiliser les finances de l’État.
Rayonnement religieux et fragilités structurelles
À Pagan, le bouddhisme Theravāda devient un marqueur majeur de l’identité politique : les rois patronnent des écoles monastiques, attirent des érudits de Sri Lanka et d’Inde, et réforment périodiquement le saṅgha, notamment grâce à des figures comme le moine môn Shin Uttarajīva, qui aligne la tradition birmane sur celle du Mahāvihāra de Ceylan.
L’âge d’or du royaume de Pagan a pris fin en 1287, miné par des tensions internes (écart religieux entre campagnes animistes et élites urbaines, poids économique des monastères) et des chocs externes (nouvelles puissances régionales et invasions mongoles), plongeant le pays dans une période de division.
Royaumes concurrents, dynasties birmanes et affirmation territoriale
Après la chute de Pagan, la Birmanie se fragmente en plusieurs pôles de pouvoir. Au nord, la vallée supérieure de l’Irrawaddy est contrôlée par le royaume d’Ava, fondé au XIVᵉ siècle. Au sud, le royaume môn de Hanthawaddy (Pegu) prospère, tandis qu’à l’est se multiplient les États shans et qu’à l’ouest l’Arakan de Mrauk U se renforce.
Ava, Hanthawaddy, États shans et Arakan
Ava tente de reconstituer l’ancien empire de Pagan, mais se heurte aussi bien à Hanthawaddy qu’aux chefferies shans. Ces États shans, d’origine taï, dominent les hautes terres du nord et de l’est : Mohnyin, Mogaung, Hsenwi ou Thibaw deviennent parfois suffisamment puissants pour menacer Ava, qu’ils finissent par conquérir au XVIᵉ siècle.
Au sud, Hanthawaddy rassemble Mottama, Pegu et le delta de l’Irrawaddy, puis est unifié par le roi Razadarit. De longues guerres, sur près de quarante ans, opposent Ava et Pegu, sans qu’aucun ne parvienne à imposer une hégémonie durable sur l’ensemble du territoire.
Le royaume de Mrauk U frappait des monnaies trilingues en arakanais, persan et bengali.
L’Empire taungou : unifier la Birmanie, puis l’Asie du Sud-Est
La dynamique s’inverse au XVIᵉ siècle, lorsque la petite principauté de Taungou, dans l’Irrawaddy central, déclare son indépendance. Sous Tabinshwehti puis surtout Bayinnaung, la dynastie taungou bâtit un empire sans précédent. Les souverains conquièrent Pegu, s’emparent d’Ava, annexent les États shans, soumettent le Lan Na, réduisent à l’état vassal Ayutthaya (Siam) et étendent, un temps, leur influence vers la péninsule malaise.
L’Empire taungou, même s’il est éphémère, fixe un cadre territorial qui préfigure la Birmanie moderne. Les rois, profondément bouddhistes, renforcent la discipline monastique, diffusent le canon pali et proscrivent certains rites sanglants, notamment dans les funérailles shanes. Mais les difficultés à gouverner un ensemble aussi vaste, la surcharge fiscale et les révoltes régionales entraînent l’effondrement du premier empire taungou à la fin du XVIᵉ siècle. Une phase de « restauration » suit au XVIIᵉ, avec un pouvoir recentré autour d’Ava.
Les Konbaung : expansion, réformes bouddhiques et choc avec l’Empire britannique
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, une nouvelle dynastie prend le relais : les Konbaung. Fondée par Alaungpaya, elle reconquiert le sud, détruit le royaume môn restauré de Hanthawaddy et déplace la capitale au gré des besoins stratégiques : Ava, Amarapura, puis Mandalay. Les Konbaung s’illustrent par des campagnes victorieuses contre le Siam (prise et destruction d’Ayutthaya) et des guerres acharnées contre la Chine des Qing, avant de stabiliser les relations diplomatiques avec l’Empire du Milieu.
Sous le règne du roi Bodawpaya, la dynastie Konbaung entreprend une profonde réforme du bouddhisme birman. Cette politique vise à normaliser la discipline monastique à l’échelle du royaume en instituant un chef de la religion (sāsanabaing). Elle se caractérise par la persécution de courants jugés hérétiques, comme la secte Zoti qui prônait un dieu créateur omniscient, et par le renforcement des examens monastiques. Les souverains financent également la copie du canon pali, envoient des missionnaires, unifient les pratiques rituelles villageoises et affirment la suprématie de la tradition Theravāda sur les cultes locaux des nats.
Plus tard, le roi Mindon modernise encore l’institution religieuse en convoquant à Mandalay un grand concile bouddhique. Le canon récité y est gravé sur 729 plaques de marbre conservées à la pagode Kuthodaw, présentée comme « le plus grand livre du monde ». Dans le même temps, Mindon prend acte de la pression européenne croissante, établit une nouvelle capitale à Mandalay et tente de réformer l’État.
Mais c’est précisément pendant le règne des Konbaung que s’engage le bras de fer fatal avec l’Empire britannique.
La conquête coloniale britannique et la mise en place de « Burma »
Au XIXᵉ siècle, alors que les Konbaung tentent encore d’étendre leur domination vers l’Assam, le Manipur ou l’Arakan, les intérêts britanniques en Inde entrent en collision avec les ambitions birmanes. Trois guerres anglo-birmanes vont sceller le sort du pays.
Trois guerres et la fin de la monarchie
La première guerre est déclenchée par l’expansion de la dynastie Konbaung vers l’Arakan et l’Assam, aux frontières de la présence britannique. Les troupes britanniques s’emparent de Rangoun sans résistance, puis mènent une campagne coûteuse, en hommes comme en finances. Le conflit se conclut par un traité imposant à la Birmanie la cession de l’Arakan et du Tenasserim, et une lourde indemnité. Pour l’Empire britannique, c’est alors la guerre la plus chère et meurtrière de l’histoire de l’Inde britannique.
Une deuxième guerre, en 1852, permet à Londres d’annexer la Basse-Birmanie, notamment pour s’assurer le contrôle d’un port stratégique et des riches forêts de teck. Les Britanniques consolident ces territoires en les intégrant en 1862 dans une province gouvernée directement, bientôt nommée « British Burma ».
La troisième guerre, en 1885, est rapide. Prétextant la tyrannie du roi Thibaw et ses supposées intrigues avec la France, les troupes coloniales marchent sur Mandalay, où elles entrent en moins de deux semaines. Le souverain est exilé en Inde, la monarchie abolie, et la Birmanie est proclamée province de l’Inde britannique, administrée par un lieutenant-gouverneur. La résistance armée se poursuit toutefois pendant plusieurs années dans le nord, où les Britanniques recourent à des tactiques brutales : villages incendiés, regroupements forcés de populations dans des « hameaux stratégiques », mobilisation de dizaines de milliers de soldats indiens et britanniques.
Contexte historique de la colonisation britannique de la Birmanie
À partir du 1ᵉʳ janvier 1886, « Burma » devient officiellement une province de l’Inde britannique. En 1937, elle est séparée de l’Inde et transformée en colonie de la Couronne, avec sa propre administration.
« Diviser pour régner » : fractures ethniques et bouleversements sociaux
L’administration coloniale impose un double système : un gouvernement direct dans les plaines centrales majoritairement birmanes, et un régime indirect dans les « zones frontières », peuplées d’ethnies montagnardes (Karen, Kachin, Shan, Chin, etc.). Ce découpage creuse le fossé entre « Burma propre » et « territoires frontaliers », réactivant et instrumentalisant les différences ethniques et religieuses.
Les colonisateurs sécularisent l’État, rompent le lien organique entre monarchie et saṅgha, suppriment la fonction de patriarche de la communauté monastique et affaiblissent le rôle institutionnel du bouddhisme. Ils abolissent progressivement l’esclavage, instaurent des hôpitaux modernes à Rangoun et bâtissent chemins de fer et ports. Mais ils excluent largement les Birmans des postes d’encadrement de l’armée, préférant recruter des minorités (Karen, Anglo-Birmans, Indiens), ce qui alimentera plus tard le ressentiment bamars.
Sur le plan économique, l’Irrawaddy devient un immense grenier à riz exporté vers l’Inde et au-delà, surtout après l’ouverture du canal de Suez. Des milliers de migrants indiens viennent travailler dans les rizières et les villes coloniales. Mieux insérés dans les circuits de crédit et acceptant des salaires plus faibles, ils finissent souvent par supplanter les paysans birmans endettés, accélérant la paupérisation rurale. L’économie orientée vers l’exportation fait de la Birmanie le premier exportateur mondial de riz et un géant du teck, du pétrole et des rubis, mais la richesse est concentrée entre les mains de compagnies britanniques et de grands propriétaires, souvent indiens. Dans les villages birmans, on observe alors montée du chômage, de la criminalité et sentiment d’expropriation.
Montée du nationalisme et guerre mondiale
Face à cette domination, un nationalisme birman se structure progressivement. Des associations comme le General Council of Burmese Associations se créent dès les années 1920. Des moines engagés politiquement mènent des mouvements de résistance, mêlant défense du bouddhisme et patriotisme. Des révoltes paysannes éclatent, comme celle de Saya San au début des années 1930, qui part d’une protestation fiscale et se transforme en insurrection quasi générale. Elle sera écrasée au prix de milliers de morts, mais sert de tremplin à de futurs leaders nationalistes.
Dans les années 1930, le nationalisme birman se structure avec la jeunesse urbaine et étudiante, marquée par une grève en 1936 menée par U Nu et Aung San. Ce mouvement rejoint les Thakins, un groupe radical inspiré par le marxisme et les luttes anti-impérialistes indienne et chinoise, qui réclame l’indépendance. Ce nationalisme est nourri par plusieurs événements : la révolte paysanne de Hsaya San, l’influence du Congrès national indien, la victoire du Japon sur la Russie au début du siècle et la diffusion des idées socialistes.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Aung San et ses compagnons cherchent un appui extérieur pour arracher l’indépendance. Ce seront d’abord les Japonais.
De la guerre mondiale à l’indépendance : l’ascension et l’assassinat d’Aung San
Au tournant des années 1940, Aung San quitte la Birmanie pour chercher une aide internationale. Recruté par des officiers nippons, il forme avec vingt-neuf camarades le noyau de la future armée birmane, les « Trente camarades », entraînés sur l’île de Hainan. Avec l’aide du Japon, ils créent l’Armée indépendante birmane (BIA) et accompagnent l’invasion japonaise, puis la chute de Rangoun.
Collaboration puis rupture avec le Japon
D’abord allié de Tokyo, Aung San devient ministre de la Guerre du gouvernement birman mis en place par les Japonais à Rangoun. Mais la brutalité de l’occupation, les exactions contre la population, la répression contre des communautés considérées comme pro-britanniques – notamment certains groupes musulmans, comme les Rohingya dans l’Arakan – détournent peu à peu les nationalistes du Japon. Aung San fonde clandestinement la Ligue antifasciste de la liberté du peuple (AFPFL), qui rassemble son armée, les communistes birmans et les socialistes.
En 1945, l’armée birmane, qui avait initialement collaboré avec les forces japonaises d’occupation, change de camp et retourne ses armes contre le Japon pour rejoindre les Alliés. Ce revirement stratégique joue un rôle important dans la reconquête de la Birmanie, opérée principalement par les troupes britanniques et leurs soldats indiens.
La négociation de l’indépendance et l’espoir d’une Union fédérale
Après la guerre, Londres doit composer avec un Aung San devenu incontournable. D’abord menacé de poursuites pour collaboration, il est finalement intégré au Conseil exécutif du gouverneur, devenant de facto chef du gouvernement local. Il mène alors une double négociation : avec les Britanniques pour l’indépendance, et avec les chefs ethniques pour maintenir l’unité du futur État.
Du côté colonial, un accord avec le Premier ministre britannique Attlee engage le Royaume-Uni à concéder l’indépendance dans un délai très court, avec la possibilité pour la Birmanie de quitter le Commonwealth. Parallèlement, Aung San réunit les représentants shan, kachin et chin dans la petite ville de Panglong. L’accord conclu promet une large autonomie aux régions montagnardes et, pour certaines, le droit de faire sécession après dix ans. Cet engagement sera au cœur des tensions futures.
Après la Seconde Guerre mondiale, la Ligue anti-fasciste pour la liberté du peuple (AFPFL) s’impose comme la principale force politique en Birmanie, ouvrant la voie à une transition constitutionnelle.
L’AFPFL remporte une large majorité des sièges lors des élections pour l’Assemblée constituante, consolidant sa légitimité populaire.
Cette victoire crée les conditions pour une transition politique contrôlée vers un système de gouvernement parlementaire.
Le traumatisme fondateur : l’assassinat d’Aung San
En juillet 1947, tout bascule. Aung San et plusieurs membres de son gouvernement provisoire sont assassinés à Rangoun par un commando lié à U Saw, un rival politique conservateur. La disparition brutale du principal artisan de l’indépendance et figure de confiance des minorités plonge le pays dans le deuil et laisse un vide politique considérable.
C’est U Nu, compagnon de lutte d’Aung San, qui est chargé de former un nouveau cabinet et de mener à terme la rédaction d’une constitution. Celle-ci instaure une république parlementaire dotée d’un Parlement bicaméral, avec un président symbolique et un Premier ministre responsable devant l’Assemblée. La Birmanie accède finalement à l’indépendance au début de 1948, en dehors du Commonwealth, sous le nom d’Union de Birmanie. Mais en coulisse, les germes de conflits futurs sont déjà plantés : insatisfactions ethniques, défiance entre communistes et modérés, question de la place du bouddhisme dans l’État.
Les premières années d’indépendance : démocratie fragile et guerres intérieures
Les débuts de l’indépendance sont marqués par un double mouvement : la tentative de construire une démocratie parlementaire socialiste et la multiplication de rébellions armées. Le pouvoir civil, dirigé par U Nu, doit gouverner au milieu d’une véritable mosaïque d’insurrections.
Insurrections communistes et révoltes ethniques
Dès la fin des années 1940, le Parti communiste birman prend les armes contre le gouvernement, reprochant aux dirigeants de l’AFPFL leur compromis avec les Britanniques. Les Karens, qui avaient été particulièrement présents dans l’armée coloniale, se sentent menacés dans la nouvelle Union dominée par les Bamar. Ils forment le noyau de la Karen National Union (KNU), en guerre contre Rangoun pour l’indépendance puis, plus tard, pour un fédéralisme réel. Leurs forces armées, la Karen National Liberation Army, mènent une guérilla de longue durée le long de la frontière thaïlandaise.
Dans d’autres régions, les Shan, Kachin, Mon, Chin, Karenni et Rakhine prennent aussi les armes pour contester le centralisme et l’inexécution des promesses de Panglong. En Arakan, des groupes musulmans – les mujahideen rohingya – réclament dans les années 1950 un rattachement au Pakistan oriental (Bangladesh), avant que leur mouvement ne s’épuise sous l’effet de diverses opérations militaires.
Sous la pression de ces conflits, de la corruption et de l’instabilité au sein même de l’AFPFL, le gouvernement civil perd progressivement le contrôle d’une grande partie du territoire. Dans ce contexte, l’armée, le Tatmadaw, gagne du poids politique et se présente comme le seul rempart contre l’éclatement du pays.
Première intervention directe de l’armée : le « gouvernement de transition » de 1958
À la fin des années 1950, les divisions internes de l’AFPFL menacent de déboucher sur un coup d’État spontané. U Nu, conscient du risque, invite lui-même le chef des armées, le général Ne Win, à prendre la tête d’un gouvernement de transition. De 1958 à 1960, l’armée dirige ainsi officiellement le pays, réduit la corruption, remet de l’ordre dans la bureaucratie et traite avec fermeté des « armées privées ».
Le gouvernement militaire provisoire organise des élections compétitives en 1960, permettant le retour au pouvoir civil. Cependant, cette transition renforce dans l’opinion l’image de l’armée comme garante de la stabilité. Deux ans plus tard, l’armée reprend le pouvoir, cette fois sans l’accord du Premier ministre.
En mars 1962, l’armée renverse le gouvernement d’U Nu. Le coup d’État est presque sans effusion de sang, du moins officiellement, mais il marque un tournant majeur : la fin de la démocratie parlementaire et le début d’une longue ère de dictature militaire.
Ne Win et les officiers putschistes suspendent la constitution de 1947 et mettent en place un Conseil révolutionnaire qui gouverne par décret. Ils créent rapidement un parti unique, le Parti du programme socialiste birman (BSPP), instrument politique exclusif de la junte, et proclament une « voie birmane vers le socialisme ». L’objectif affiché est de protéger le pays des influences étrangères, de centraliser l’économie et de résorber les inégalités.
À partir de 1963, l’État birman nationalise les secteurs clés (pétrole, commerce, banques, grandes entreprises), forçant au départ les minorités entrepreneuriales indienne et chinoise. Toute opposition politique est interdite dès 1964, avec la dissolution des partis et le contrôle de la presse. Les universités, centres de contestation, sont sévèrement réprimées, culminant avec la fusillade d’étudiants et la destruction de leur union à Rangoun en 1962.
Guerre aux rébellions et isolement international
Parallèlement, l’armée tente de briser les mouvements insurgés. Les Kachin et les Shan intensifient leurs rébellions. De nouveaux groupes apparaissent, certains inspirés par le maoïsme et soutenus par la Chine, comme le Parti communiste de Birmanie qui mène une « révolution culturelle » à sa manière le long de la frontière sino-birmane. Le régime refuse toute idée de fédéralisme, perçue comme une menace pour l’unité du pays.
L’idéologie socialiste et le contrôle étatique de l’économie, couplés à un isolement diplomatique, ont transformé la Birmanie, pourtant riche en ressources, en l’un des pays les plus pauvres et fermés d’Asie. Cette situation a entraîné la prospérité du marché noir et la dégradation des services publics. Les tentatives de pacification, comme l’amnistie de 1980 envers certains rebelles, se sont avérées insuffisantes pour rétablir une paix durable.
L’explosion de 1988 : l’« insurrection 8888 »
À la fin des années 1980, l’économie est au bord de l’effondrement et la colère populaire atteint un niveau critique. En mars 1988, des étudiants manifestent à Rangoun contre les pénuries, la corruption et la gestion catastrophique de la monnaie. Le mouvement s’étend à toute la société. Le 8 août 1988, une journée de grève générale rassemble des centaines de milliers de personnes dans tout le pays. Les soldats ouvrent le feu, faisant au moins plusieurs milliers de morts.
Ne Win démissionne officiellement de la présidence et de la direction du BSPP, mais l’armée conserve l’initiative. En septembre, un nouveau coup de force militaire met fin à tout espoir de réforme. La junte se réorganise sous un autre nom.
La dictature du SLORC puis du SPDC : élections confisquées et persistance de la guerre civile
Après le bain de sang de 1988, l’armée crée le Conseil d’État pour la restauration de la loi et de l’ordre (SLORC). Ce nouvel organe remplace la structure précédente mais maintient la mainmise militaire sur tous les leviers du pouvoir.
Apparence de transition : élections de 1990 et refus du verdict des urnes
Pour apaiser la pression internationale et intérieure, le SLORC promet des élections législatives. Elles ont lieu en 1990 et se déroulent, selon les observateurs, dans des conditions relativement libres. À la surprise de la junte, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), menée par Aung San Suu Kyi – fille d’Aung San, devenue figure emblématique du mouvement pro-démocratie –, remporte une victoire écrasante, avec une large majorité des sièges.
Après la victoire électorale de la LND en 1990, la junte militaire (SLORC) refuse de transférer le pouvoir. Elle déclare que l’assemblée élue ne sera qu’un organe constituant, l’empêche de siéger et maintient Aung San Suu Kyi en résidence surveillée. Le verdict des urnes est ignoré. Le régime se durcit avec des arrestations et violations des droits humains. En 1997, la junte change de nom pour devenir le Conseil d’État pour la paix et le développement (SPDC), sans changement réel de pouvoir.
Conflits ethniques, répression et sanctions internationales
Dans les zones périphériques, la guerre se poursuit. Certaines organisations ethniques signent toutefois des cessez-le-feu bilatéraux dans les années 1990, parfois en échange de concessions économiques ou d’une autonomie de fait. Le Tatmadaw mène parallèlement des campagnes de contre-insurrection particulièrement brutales, notamment dans l’est du pays, où des milliers de villages karens, shans et karennis sont détruits et des centaines de milliers de personnes déplacées ou réfugiées en Thaïlande.
Des ONG et des juristes internationaux finiront par qualifier ces politiques de nettoyage ethnique, voire de génocide dans certains cas. L’Occident adopte des sanctions, particulièrement les États-Unis en 1997, qui visent les responsables du SPDC et des secteurs économiques clés. Mais la junte trouve des appuis en Chine, en Russie et dans certains pays d’Asie du Sud-Est, limitant l’effet de cet isolement.
La « feuille de route » vers une « discipline-florissante démocratie »
Confrontée à une crise de légitimité croissante, à la révolte des moines lors de la « révolution safran » en 2007 et à la catastrophe humanitaire du cyclone Nargis en 2008, la junte finit par engager un processus de transition contrôlée. Elle fait rédiger une nouvelle constitution, soumise à référendum en pleine crise humanitaire. Le scrutin, marqué par des intimidations et des fraudes, aboutit à l’adoption d’un texte qui verrouille le rôle central de l’armée.
Pourcentage de sièges au Parlement réservés aux militaires par le nouveau cadre constitutionnel.
Les premières élections dans ce cadre ont lieu en 2010. Le principal parti lié à l’armée, l’Union de la solidarité et du développement (USDP), remporte largement le scrutin, boycotté par la LND. Un président civil de façade, Thein Sein, ancien général, est installé à Nay Pyi Taw, nouvelle capitale construite ex nihilo dans le centre du pays.
2011–2015 : ouverture contrôlée et « printemps birman »
Sous la présidence de Thein Sein, la Birmanie connaît une période d’ouverture politique inédite depuis des décennies. Le gouvernement libère des milliers de prisonniers politiques, assouplit la censure sur la presse et l’internet, légalise les syndicats et engage des réformes économiques pour attirer les investissements étrangers.
Libéralisation politique et retour d’Aung San Suu Kyi
Aung San Suu Kyi est libérée de son assignation à résidence, les lois qui empêchaient la LND de se présenter sont modifiées et, en 2012, le parti participe à des élections partielles, remportant la quasi-totalité des sièges en jeu. La présence de députés de l’opposition au Parlement, même minoritaire, marque une rupture symbolique. La communauté internationale salue ces avancées, plusieurs sanctions sont allégées, et Hillary Clinton, puis Barack Obama, se rendent dans le pays, signe d’un réchauffement spectaculaire avec les États-Unis.
Les réformes gouvernementales, incluant un nouveau cadre pour les investissements internationaux, une réforme du système de change et des lois fiscales, ont conduit à une forte croissance économique, une appréciation de la monnaie locale et une hausse spectaculaire des investissements étrangers. Ces mesures permettent aux investisseurs étrangers de louer des terres et de créer des entreprises sans partenaire local, à condition d’employer progressivement une main-d’œuvre birmane qualifiée.
Limites et ambiguïtés de la transition
Pour autant, les critiques ne manquent pas. Le système judiciaire reste largement sous contrôle du pouvoir, l’armée conserve son impunité dans les zones de conflit, des lois restreignant la liberté de manifester sont adoptées, et des guerres continuent dans plusieurs États ethniques, en particulier dans le nord (Kachin, Shan). Le poids des militaires dans le Parlement et le gouvernement demeure structurel, rendant toute révision constitutionnelle extrêmement difficile.
Des analystes voient dans ces réformes davantage une stratégie de survie du régime militaire qu’une authentique démocratisation. La volonté de redevenir président civil de l’appareil d’État, tout en protégeant les intérêts économiques des généraux, est souvent avancée pour expliquer l’ouverture partielle orchestrée par Than Shwe et ses successeurs.
Analystes
2015–2020 : victoire de la LND, cohabitation avec l’armée et crise rohingya
Les élections générales suivantes, en 2015, sont considérées comme globalement libres et justes. La LND d’Aung San Suu Kyi remporte une victoire écrasante, surpassant de loin l’USDP. L’espoir d’une transition définitive vers un régime civil domine alors les commentaires.
Un gouvernement civil sous tutelle militaire
En raison d’une clause constitutionnelle qui interdit la présidence à toute personne ayant un conjoint ou des enfants étrangers, Aung San Suu Kyi ne peut devenir officiellement cheffe de l’État. Un proche, Htin Kyaw, est élu président, tandis qu’un poste taillé sur mesure, celui de « conseillère d’État », est créé pour elle. Cette fonction, analogue à celle de Premier ministre, fait d’elle la dirigeante de facto du gouvernement.
L’armée conserve des ministères clés, 25% des sièges parlementaires et un droit de veto effectif sur les réformes constitutionnelles, nécessitant plus de 75% des voix. Les tentatives de réduire son influence sont systématiquement bloquées par les députés militaires, maintenant une « cohabitation » institutionnalisée où l’armée reste un État dans l’État.
Le cauchemar de l’Arakan : persécution des Rohingya
Dans le même temps, un drame humanitaire et politique éclate dans l’État d’Arakan (Rakhine). Là, une minorité musulmane, les Rohingya, présents de longue date sur la côte mais en grande partie arrivés à l’époque coloniale, est progressivement privée de droits fondamentaux par les autorités centrales. La loi sur la citoyenneté de 1982 les exclut des 135 groupes ethniques reconnus, les rendant apatrides, sans papiers et soumis à de lourdes restrictions : limitation des mariages, du nombre d’enfants dans certaines zones, des déplacements, accès limité à l’éducation et à l’emploi.
Les tensions communautaires entre bouddhistes rakhines et musulmans rohingya aboutissent à des violences massives en 2012, puis en 2016 et surtout 2017, quand un groupe armé rohingya, l’ARSA, attaque des postes de sécurité. La riposte de l’armée est d’une brutalité extrême : opérations dites de « nettoyage », villages rasés, viols, exécutions. Des centaines de milliers de Rohingya fuient au Bangladesh voisin, où s’installe le plus grand camp de réfugiés du monde. L’ONU parle d’épuration ethnique et de possible génocide. Une affaire est portée devant la Cour internationale de justice par la Gambie.
Le gouvernement civil, contraint par l’influence des militaires mais aussi soucieux de ne pas perdre le soutien de la majorité bouddhiste, n’apporte qu’un soutien minimal aux Rohingya et nie les accusations de génocide. Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, se rend même à La Haye pour défendre l’État birman, ce qui provoque une profonde désillusion chez ses anciens partisans internationaux.
Une coexistence instable
Pendant ce temps, le conflit avec d’autres groupes armés ethniques se poursuit, malgré un Accord national de cessez-le-feu signé en 2015 avec seulement une partie des organisations. Des pourparlers sont menés pour bâtir un futur État fédéral, mais le processus reste lent et bancal. La LND doit jongler entre la pression de l’armée, la défiance des minorités et les défis socio-économiques, notamment la réduction de la pauvreté et la modernisation des infrastructures.
En 2020, malgré ces limites et ces controverses, la LND remporte à nouveau largement les élections, avec un score encore supérieur à celui de 2015. L’USDP, parti proche des militaires, essuie une défaite sévère. L’arbitrage des urnes semble clair. Mais pour le commandement de l’armée, ce résultat est vécu comme une menace directe.
2021 : le coup d’État militaire et le basculement en guerre civile
Au petit matin d’un 1ᵉʳ février, alors que le nouveau Parlement doit se réunir pour la première fois depuis les législatives, l’armée lance un coup de force. Les forces spéciales arrêtent Aung San Suu Kyi, le président Win Myint et de nombreux responsables de la LND. Les communications sont coupées, l’accès à internet perturbé, la télévision d’État interrompue. Le vice-président issu de l’armée, Myint Swe, apparaît pour décréter l’état d’urgence en invoquant la constitution de 2008, puis transfère tous les pouvoirs au commandant en chef, Min Aung Hlaing.
Justifications juridiques contestées, rejet populaire massif
Les militaires accusent la LND de fraudes électorales massives et reprochent à la commission électorale d’avoir refusé d’enquêter. Aucun élément crédible ne vient étayer ces allégations, et la plupart des observateurs indépendants considèrent le scrutin comme globalement régulier. De nombreux juristes estiment que l’utilisation des articles constitutionnels justifiant l’état d’urgence est abusive : le président légitime, Win Myint, n’a pas consenti, et plusieurs membres civils du Conseil de défense et de sécurité, censé être consulté, avaient été arrêtés.
Malgré la prise de pouvoir, le coup d’État est massivement rejeté par la population. Des manifestations de grande ampleur éclatent dans tout le pays, des grandes villes aux zones rurales. Un mouvement de désobéissance civile s’organise, avec le refus de nombreux fonctionnaires, enseignants, médecins et banquiers de collaborer avec le régime. La mobilisation s’appuie fortement sur les réseaux sociaux, poussant la junte à bloquer temporairement Facebook et à prendre des mesures contre les médias indépendants.
De la protestation pacifique à la lutte armée généralisée
Dans les premières semaines, la plupart des manifestations sont pacifiques. Mais la réponse de l’armée est d’une violence croissante : tirs à balles réelles sur les cortèges, arrestations massives, torture, exécutions extrajudiciaires. Rapidement, le nombre de morts se chiffre en milliers, tandis que des dizaines de milliers de personnes sont emprisonnées.
Après le coup d’État militaire de 2021 en Birmanie, des parlementaires évincés ont formé un gouvernement d’unité nationale en exil (NUG) pour revendiquer la légitimité démocratique. En réponse à la répression violente, le NUG a proclamé une « guerre défensive » et créé une branche armée, les Forces de défense du peuple (PDF). Ces nouvelles milices coopèrent avec des groupes ethniques rebelles déjà établis, tels que l’Armée de l’indépendance kachin, l’Armée de libération nationale karen, l’Armée de l’État shan et des coalitions comme la Three Brotherhood Alliance.
Peu à peu, le conflit s’étend à presque tout le pays. Les affrontements, d’abord concentrés dans les périphéries ethniques, touchent maintenant les régions centrales birmanes, jusque dans les environs de Mandalay et de Yangon. Les villes voient émerger des unités de résistance clandestines, tandis que des zones entières échappent au contrôle de la junte, qui ne conserve solidement que quelques grands centres urbains et axes logistiques, en s’appuyant massivement sur l’aviation et l’artillerie.
Tableaux de synthèse : grandes périodes politiques et rôle de l’armée
Pour mieux embrasser la trajectoire politique du pays, on peut résumer les principales phases et la place du Tatmadaw dans une vision d’ensemble.
| Période | Régime politique dominant | Rôle de l’armée |
|---|---|---|
| Monarchies précoloniales (Pagan, Taungou, Konbaung) | Monarchies bouddhiques centralisées | Pilier de la royauté, conquêtes et maintien de l’ordre interne |
| Colonisation britannique | Province puis colonie de la Couronne | Dissoute, remplacée par l’armée coloniale (Indiens, minorités) |
| 1948–1962 | Démocratie parlementaire instable | Héritier de la lutte d’indépendance, arbitre croissant des crises internes |
| 1962–1988 | Dictature militaire socialiste (BSPP) | Pouvoir direct via le Conseil révolutionnaire, puis parti unique |
| 1988–2011 | Junte militaire (SLORC/SPDC) | Contrôle total de l’État, répression des opposants, guerres ethniques |
| 2011–2021 | Gouvernement civil sous constitution pro-militaire | Influence dominante via quotas parlementaires, ministères clés et droit d’exception |
| Depuis 2021 | Junte militaire (Conseil d’administration de l’État) et guerre civile | Pouvoir de facto, contesté sur le terrain par NUG, PDF et groupes armés ethniques |
Cette continuité de la puissance militaire est l’un des fils conducteurs de l’histoire politique birmane contemporaine.
Une crise humanitaire majeure et des recompositions territoriales
La répression et la guerre déclenchent une catastrophe humanitaire d’ampleur historique. L’économie se contracte brutalement, anéantissant les progrès réalisés pendant la décennie précédente. Les services de santé s’effondrent, frappés à la fois par la pandémie de COVID-19, par la grève de nombreux soignants et par l’insécurité. Le Programme alimentaire mondial alerte sur le risque de famine pour des millions de personnes, tandis que des centaines de milliers de civils fuient vers l’Inde, la Thaïlande ou se déplacent à l’intérieur du pays.
L’armée utilise des tactiques de terre brûlée, incluant la destruction systématique de villages, le bombardement d’écoles, d’hôpitaux et de monastères, ainsi que des exécutions de masse. Des organisations de défense des droits humains qualifient ces actes de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, notant qu’elles rappellent des méthodes employées contre des minorités par le passé.
Dans plusieurs États, les forces combinées des PDF et des organisations ethniques reprennent des bases, des postes-frontières, des villes secondaires. Vers la fin de 2023, certaines analyses estiment que les forces pro-démocratie et leurs alliés contrôlent de fait plus de la moitié du territoire, sans pour autant réussir à renverser la junte, solidement retranchée dans certaines grandes villes et bénéficiant encore du soutien discret de puissances étrangères qui lui fournissent armes, munitions et carburant aérien.
Les conflits ethniques, une guerre sans fin ?
En toile de fond du bras de fer entre civils et militaires, la Birmanie reste déchirée par ce qui est souvent présenté comme l’une des plus longues guerres civiles au monde. Depuis 1948, la plupart des années ont connu des affrontements dans au moins une région ethnique.
Héritage colonial et promesses trahies
L’origine de ces conflits est multiple. La politique britannique de « diviser pour régner » a entériné un clivage entre régions centrales birmanes et zones frontalières contrôlées de manière distincte. Le traité de Panglong, perçu par de nombreux chefs ethniques comme un contrat fondateur d’une Union véritablement fédérale, n’a jamais été pleinement respecté après la mort d’Aung San. Les garanties d’autonomie, voire de droit à la sécession après dix ans, ont été reniées sous U Nu, puis enterrées par Ne Win.
Le tableau ci-dessous permet de situer quelques-unes des principales organisations armées ethniques et leurs revendications.
| Groupe armé principal | Région d’opération | Revendication initiale dominante |
|---|---|---|
| Karen National Union (KNU) / KNLA | État Kayin, frontière thaïlandaise | Indépendance, puis fédéralisme garantissant autonomie |
| Kachin Independence Organisation / KIA | État Kachin, nord du pays | Autonomie régionale, contrôle des ressources, fédéralisme |
| Shan State Army (SSA) | État Shan, nord-est | Autonomie, parfois droit de sécession, fédéralisme |
| Arakan Army (AA) | État Rakhine (Arakan) | Autonomie politique et contrôle local des ressources |
| Organisations rohingya (historiques) | Nord de l’Arakan | Autonomie ou rattachement au Pakistan oriental, puis droits civiques et sécurité |
Sur ce socle déjà complexe, la politique centralisatrice et souvent chauvine des gouvernements successifs, qu’ils soient civils ou militaires, a entretenu un climat de défiance chronique. Les opérations militaires particulièrement violentes dans l’est et le nord, fondées sur une stratégie dite des « quatre coupures » (priver les rebelles de nourriture, de financement, de renseignements et de recrues), ont causé la mort de milliers de civils et le déplacement de millions d’autres au fil des décennies.
Rôle du bouddhisme et fractures religieuses
Dans cette histoire tourmentée, le bouddhisme occupe une place ambivalente. D’un côté, il constitue le ciment culturel principal de la majorité birmane : près de 90 % de la population se réclame du Theravāda, et la Constitution reconnaît à cette religion une « position spéciale ». Les monastères jouent un rôle social central, d’éducation, de médiation, de solidarité. Les moines ont fréquemment été des figures de résistance, à l’image de ceux qui ont mené la révolution safran en 2007 ou, plus tôt, certaines mobilisations anti-coloniales.
La politisation du bouddhisme a engendré des mouvements nationalistes exclusifs, hostiles aux musulmans. Sous l’influence de prédicateurs radicaux comme le moine Wirathu, un discours islamophobe s’est propagé, dépeignant les musulmans, en particulier les Rohingya, comme une menace démographique et identitaire. Ces rhétoriques ont alimenté des pogroms anti-musulmans dans les années 2010 et ont facilité l’acceptation par une partie de l’opinion publique de la répression massive dans l’État d’Arakan.
La question rohingya, miroir des contradictions de l’Union
La situation des Rohingya illustre à la fois les effets durables de la colonisation, des politiques d’exclusion post-indépendance et du nationalisme religieux bamar et rakhine. Sous le Royaume d’Arakan puis sous la domination britannique, des populations musulmanes s’implantent durablement sur la côte. Après l’indépendance, elles sont initialement reconnues comme citoyens à part entière par la loi sur la citoyenneté, participent aux élections et envoient des députés au Parlement.
Le discours officiel birman a redéfini les Rohingya comme des « Bengalis », migrants récents, niant leur autochtonie. Les opérations militaires de 1978 et 1991–1992 ont provoqué des exodes massifs. La loi de 1982 les a exclus des groupes reconnus, les classant comme « étrangers », ce qui a entraîné des restrictions et violences systématiques. Cette population est désormais apatride, rejetée à la fois par la Birmanie et le Bangladesh.
La crise de 2017 ne fait que pousser à l’extrême une dynamique ancienne. Plus d’un demi-million de Rohingya s’entassent dans les camps de Cox’s Bazar, tandis que ceux restés en Birmanie continuent de subir un régime d’apartheid de fait, aggravé ces dernières années par la guerre entre l’armée et l’Arakan Army.
Une histoire inachevée : entre effondrement et recomposition
L’histoire du pays en Birmanie ressemble à une succession de cycles : centralisation monarchique, éclatement et guerres, recolonisation impériale, tentative de construction nationale pluraliste, recentralisation militaire, ouverture partielle, rechute autoritaire. À chaque étape, trois tensions majeures se retrouvent.
La première oppose l’armée et le pouvoir civil. Héritier de la lutte pour l’indépendance, le Tatmadaw s’est forgé une image d’institution tutélaire, convaincue que seul son contrôle peut préserver l’unité du pays. Cette conviction, amplifiée par des intérêts économiques colossaux – conglomérats militaires, monopoles sur les ressources – explique sa réticence profonde à céder une part significative de son pouvoir.
La deuxième tension concerne la question ethnique. L’Union de Birmanie n’a jamais véritablement résolu la contradiction entre un État fortement centralisé, dominé par les Bamar, et des nationalités périphériques aspirant à l’autonomie, à la reconnaissance culturelle et au partage des ressources. La promesse non tenue du fédéralisme, contenue dans l’esprit de Panglong, continue de hanter le pays.
La troisième touche à l’articulation entre bouddhisme, identité nationale et pluralisme religieux. Si le bouddhisme a servi de refuge, de force de mobilisation et de vecteur d’émancipation à certains moments de l’histoire, il a aussi été récupéré par des courants chauvinistes qui ont alimenté les discriminations et justifié des politiques d’exclusion, voire de persécution, vis-à-vis des minorités, en particulier musulmanes.
Le pays est en guerre civile entre la junte militaire (Conseil d’administration de l’État) et une coalition de forces pro-démocratiques, de groupes ethniques armés et de milices populaires. Dans les zones échappant au contrôle de la junte, de nouvelles structures politiques locales émergent (administrations, écoles, tribunaux coutumiers, fédéralisme de facto). L’avenir reste incertain, entre risques de fragmentation, durcissement autoritaire prolongé ou possibilité d’une profonde recomposition politique.
L’histoire du pays en Birmanie n’est donc pas un récit linéaire menant d’un point A à un point B, mais une succession de ruptures dans lesquelles reviennent, sous des formes différentes, les mêmes questions essentielles : qui gouverne, au nom de qui, et dans l’intérêt de qui ? Tant que ces questions n’auront pas trouvé de réponses inclusives, à la fois pour la majorité bamar et pour les nombreuses minorités qui composent l’Union, la Birmanie restera tiraillée entre ses aspirations démocratiques, ses fractures internes et le poids d’un appareil militaire qui, jusqu’ici, a presque toujours fini par reprendre la main.
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