L’histoire du pays au Burundi est celle d’un territoire rare en Afrique : un État dont les frontières contemporaines prolongent presque à l’identique un ancien royaume précolonial. Mais cette continuité territoriale contraste avec une autre réalité, plus sombre : plusieurs siècles de hiérarchies sociales, transformées en clivages ethniques rigides par la colonisation, puis en cycles de massacres et de guerres civiles après l’indépendance. Au cœur de ce long parcours, l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation marque un moment charnière, où le pays tente de rompre avec la logique de domination et de revanche.
Pour comprendre les accords d’Arusha, il faut considérer l’histoire longue du Burundi : la période des rois *mwami*, les colonisations allemande puis belge, l’émergence des partis politiques, les assassinats de figures majeures comme Louis Rwagasore et Melchior Ndadaye. Cette architecture de partage du pouvoir a été conçue pour éviter la répétition des conflits passés.
Du royaume du Burundi à la colonisation européenne
Pendant plusieurs siècles, avant même l’arrivée des Européens, le territoire du Burundi se structure autour d’un royaume bantou, souvent appelé royaume d’Urundi. À la tête de cet État, un roi – le mwami – issu de la lignée princière des Ganwa, exerce à la fois le pouvoir politique, militaire et rituel. Ce pouvoir n’est pas absolu : il repose sur un réseau dense de lignages nobles, de chefs régionaux, de conseillers et de notables locaux.
La société est hiérarchisée mais relativement fluide. Les Hutu sont majoritairement agriculteurs, les Tutsi dominent l’élevage du bétail, les Twa – peuple pygmée – pratiquent la chasse, la cueillette ou la poterie. Pourtant, ces catégories ne sont pas figées : la richesse, le mariage ou la protection d’un patron peuvent permettre à un Hutu aisé d’accéder au statut social associé aux Tutsi, tandis que la pauvreté peut faire perdre du prestige à un Tutsi. Au sommet, la noblesse ganwa forme un groupe à part, distinct des Hutu comme des Tutsi, jouant un rôle stabilisateur entre les composantes de la population.
L’économie du royaume était principalement agricole, basée sur la culture de haricots, de pois et de céréales, complétée par l’élevage et des réseaux d’échange avec les régions voisines, en particulier autour du lac Tanganyika. Les premiers visiteurs européens au milieu du XIXᵉ siècle ont comparé la sophistication politique du royaume à celle des cités antiques méditerranéennes. Cependant, à la veille de la colonisation, le pouvoir royal était affaibli par les rivalités entre lignages et la contestation de certains chefs.
L’emprise allemande : une domination indirecte et hésitante
À la fin du XIXᵉ siècle, la Conférence de Berlin répartit l’Afrique entre puissances coloniales. Le territoire du Burundi est attribué à l’Empire allemand et intégré, avec le Rwanda et la Tanzanie continentale, à l’Afrique orientale allemande. Dans les faits, l’emprise allemande reste longtemps fragile. Les autorités coloniales disposent de peu d’hommes, s’appuient sur le roi et les chefs locaux, et pratiquent une domination largement indirecte.
Le mwami Mwezi IV Gisabo refuse d’abord toute collaboration : il rejette les symboles européens, s’oppose à l’installation des missions chrétiennes, tente de contenir l’influence étrangère. Mais Berlin avance par la force et par la ruse. Des officiers comme Friedrich Robert von Beringe adoptent une stratégie de division, soutenant ponctuellement des figures rebelles hostiles au roi, tel Kilima, présenté comme un « anti-roi » dans le nord du pays. Par ce jeu d’alliances et de confrontations, les Allemands affaiblissent la monarchie tout en consolidant leur propre position.
La campagne militaire allemande du début du XXᵉ siècle force le roi Mwezi IV à signer le traité d’Ikiganda. Ce traité établit un équilibre hypocrite : le roi reconnaît la suzeraineté allemande en échange de la reconnaissance officielle de son autorité sur le royaume. Les conséquences sont profondes : la confiance entre la cour royale et les Allemands est durablement brisée, et les arbitrages coloniaux exacerbent les querelles internes de la noblesse.
Dans le même temps, la présence allemande modifie le quotidien des populations. Les colons introduisent une fiscalité monétaire, imposent du travail forcé pour les routes et les cultures de rente, implantent des cultures nouvelles comme la pomme de terre, créent des missions, des postes militaires et les premiers établissements de santé. Mais l’administration reste parcellaire, marquée par de fréquents changements de responsables et par une méconnaissance profonde des structures locales.
De la conquête belge aux politiques de « laboratoire »
La Première Guerre mondiale bouleverse cet ordre. À partir de 1916, les troupes belges venues du Congo conquièrent le territoire de l’Afrique orientale allemande. Gitega, capitale royale du Burundi, tombe, et la régence qui gouverne au nom du jeune mwami Mwambutsa IV se rend officiellement. Quelques années plus tard, la Société des Nations confie à la Belgique un mandat sur le territoire de Ruanda-Urundi, englobant Rwanda et Burundi. Après 1945, ce mandat devient tutelle de l’ONU, avec l’objectif théorique de préparer l’indépendance.
Contrairement à la période allemande, l’administration belge au Burundi se caractérise par une intervention plus intrusive et centralisée. Elle réorganise profondément les structures de pouvoir en redessinant les chefferies et en remplaçant de nombreux chefs traditionnels hutu par des lignages considérés comme plus dociles. La capitale est établie à Usumbura (future Bujumbura), sur la base d’un ancien poste militaire allemand. Parallèlement, les missions catholiques, tout en développant l’enseignement et les soins, servent de relais à l’idéologie coloniale.
C’est dans ce contexte que l’administration belge entreprend ce qui deviendra une « ingénierie ethnique ». Là où préexistait une hiérarchie sociale souple, elle impose des catégories figées, inscrites sur des cartes d’identité : Hutu, Tutsi, Twa. Des théories pseudo-scientifiques, diffusées par certains chercheurs et missionnaires européens, attribuent aux Tutsi une origine supposée éthiopienne ou nilotique, une filiation avec les anciens Égyptiens ou les populations d’Asie mineure. Leur taille et leur allure sont érigées en signes d’une proximité imaginaire avec les Européens, justifiant leur promotion aux postes d’autorité.
Cette hiérarchisation racialisée, combinée à l’exclusion scolaire et administrative des Hutu, crée un profond ressentiment. Les Hutu sont assignés à des travaux pénibles, soumis au travail forcé pour les plantations de café ou de thé, aux travaux publics, aux prélèvements de cultures de rente. Les Twa, déjà marginalisés, restent tout en bas de l’échelle sociale et politique. La colonisation rigidifie donc des distinctions auparavant fluides, et les transforme en une véritable clé de répartition des privilèges et des humiliations.
Vers l’indépendance : promesse d’unité, graines de discorde
Après la Seconde Guerre mondiale, le vent de la décolonisation souffle sur l’Afrique. Sous la pression de l’ONU, la Belgique est sommée de préparer Ruanda-Urundi à l’autonomie. À partir de la fin des années 1950, la vie politique burundaise s’organise autour de partis émergents, dont l’Union pour le Progrès National (UPRONA), mouvement nationaliste fondé en 1958. Son leader, le prince Louis Rwagasore, fils du roi Mwambutsa IV, incarne une ligne de rassemblement : il prône l’unité Hutu‑Tutsi‑Twa, la fin de la domination coloniale et la rupture avec les politiques de division.
Les résultats électoraux lui donnent raison. Lors des premières élections nationales, UPRONA remporte une victoire écrasante, avec une forte présence hutu au sein de ses élus, confirmant le potentiel d’un projet politique non ethnicisé.
Prince Louis Rwagasore, Premier ministre du Burundi
Cette élimination politique a un impact dévastateur. D’un côté, elle prive le Burundi d’un dirigeant capable de fédérer les différentes composantes du pays face à l’héritage colonial. De l’autre, elle alimente les théories du complot, les ressentiments et la méfiance entre groupes sociaux et ethniques. Le message implicite est clair : un projet de dépassement des clivages peut être abattu physiquement.
Le Burundi accède à l’indépendance en tant que monarchie constitutionnelle reconnue par l’ONU.
De la monarchie au pouvoir militaire : la montée de la violence politique
Les premières années qui suivent l’indépendance montrent rapidement les limites de l’équilibre monarchique. Le roi tente de maintenir un fragile compromis, en nommant notamment un Premier ministre hutu, Pierre Ngendandumwe. Celui‑ci est assassiné en janvier 1965, dans un contexte de rivalités régionales et de guerre froide où le Burundi est perçu comme une possible base arrière pour des mouvements révolutionnaires au Congo voisin.
Des élections législatives organisées la même année donnent une majorité aux représentants hutus. Pourtant, le roi ignore ce signal et choisit de désigner un Premier ministre tutsi, Léopold Biha, issu de son entourage proche. Cette décision, perçue comme un déni de la volonté populaire, alimente un profond sentiment d’injustice. Une tentative de coup d’État menée par des officiers et gendarmes hutus éclate en octobre 1965. Elle échoue, mais sert de prétexte à une répression brutale menée par l’armée, majoritairement tutsie.
À la suite de représailles, de nombreux cadres hutus de l’armée et de la vie politique sont exécutés. Des milliers de personnes sont tuées à travers le pays, paralysant les institutions parlementaires. Les Tutsi renforcent leur contrôle sur l’appareil d’État. Le roi, discrédité, part en exil. En quelques années, le pouvoir glisse définitivement de la monarchie vers les officiers de l’armée.
En 1966, une double rupture achève cette transition. Le fils du roi, qui se proclame Ntare V, tente d’abord de reprendre en main l’État, avant d’être à son tour renversé par son Premier ministre, le capitaine Michel Micombero. Celui‑ci abolit la monarchie et instaure la Première République, un régime de parti unique contrôlé par un noyau d’officiers tutsis originaires pour beaucoup de la province de Bururi. Le Burundi devient, de fait, une dictature militaire où toute contestation, en particulier hutu, est perçue comme une menace existentielle.
Génocide, exils et radicalisation : 1972 comme tournant
Sous la présidence de Micombero, la domination tutsie s’institutionnalise davantage encore. Les Hutu sont progressivement écartés de l’armée, de l’administration, des postes de responsabilité dans l’enseignement ou la magistrature. La tension reste constante, alimentée par le souvenir du soulèvement hutu de 1965 et par les événements voisins au Rwanda, où une révolution « sociale » menée par la majorité hutu a renversé la monarchie tutsie au tournant des années 1960, provoquant l’exode de nombreux Tutsis vers le Burundi.
En 1972, une nouvelle explosion de violence marque durablement l’histoire du pays. Des groupes hutus organisent une insurrection dans le sud et l’ouest du Burundi ; ils attaquent des populations tutsies, tuent des civils, s’emparent ponctuellement d’armes et proclament une éphémère « République de Martyazo ». La riposte du régime dépasse très vite le cadre militaire. Sous couvert de restaurer l’ordre, l’armée et les milices liées au pouvoir lancent une campagne systématique de massacres contre la population hutu, visant en priorité les élites éduquées : étudiants, enseignants, fonctionnaires, religieux, cadres administratifs.
Entre 1972 et 1973, le Burundi a connu une tragédie, appelée « Ikiza » (le grand malheur), qui a causé entre 100 000 et 200 000 morts et l’exil de centaines de milliers de Hutu. Cet événement est considéré comme un génocide visant spécifiquement à éliminer la capacité de la majorité hutu à former des élites et à participer au pouvoir politique.
À l’intérieur du pays, une chape de plomb se referme. La peur inhibe les mobilisations, la parole sur les événements est contrôlée ou réprimée, et la version officielle nie tout projet d’extermination. À l’extérieur, la communauté internationale réagit peu : l’éloignement, la complexité locale, la guerre froide et l’absence d’images médiatisées laissent ce drame largement dans l’ombre. L’armée et le parti unique consolident ainsi une domination qui paraîtra, pendant plus d’une décennie, presque inexpugnable.
De Bagaza à Buyoya : réformes, blocages et nouveaux massacres
En 1976, le colonel Jean‑Baptiste Bagaza renverse Micombero dans un coup d’État sans effusion de sang. Tutsi lui aussi, il promet des réformes, lance des programmes de modernisation – routes, aménagements fonciers, tentative d’ouverture politique encadrée. Une nouvelle constitution, en 1981, maintient là encore le principe du parti unique, mais introduit un langage de réconciliation nationale. Bagaza, réélu sans concurrence, se rapproche cependant d’un autoritarisme de plus en plus marqué, notamment par la répression des activités religieuses jugées opposées au régime et par l’emprisonnement d’opposants.
En 1987, Pierre Buyoya, un officier tutsi, prend le pouvoir par un coup d’État. Il dissout le Parlement et la constitution, et établit un Comité militaire de salut national. Sa présidence est marquée par la reconnaissance officielle de la « question Hutu-Tutsi » et plusieurs mesures symboliques : nomination d’un Premier ministre hutu, efforts limités pour intégrer des Hutu dans l’armée, élaboration d’une Charte de l’unité nationale et adoption d’une nouvelle constitution instaurant un multipartisme contrôlé.
Mais ces réformes arrivent dans un contexte de tensions aiguës. En 1988, des affrontements meurtriers éclatent dans le nord du pays, faisant, selon différentes sources, des dizaines voire des centaines de milliers de morts, en majorité hutu. Là encore, les violences se nourrissent d’accusations croisées, de rumeurs de complots, de souvenirs non apaisés des massacres précédents. Le cycle s’auto‑entretient : chaque communauté peut énumérer une litanie de victimes, tout en minimisant ou niant les torts commis par « les siens ».
La démocratie avortée de 1993 et la plongée dans la guerre civile
Au début des années 1990, sous la pression internationale et régionale, Pierre Buyoya engage finalement un véritable processus de pluralisme : une nouvelle constitution ouvre le champ politique aux partis, à condition qu’ils ne se définissent pas sur des bases ethniques. C’est dans ce cadre que le Front pour la démocratie au Burundi (FRODEBU), à dominante hutu, émerge comme force majeure. En juin 1993, l’élection présidentielle, jugée libre et régulière, voit la victoire nette de son candidat, Melchior Ndadaye, premier président hutu démocratiquement élu.
Après son élection, le président hutu Melchior Ndadaye tente d’apaiser les tensions en incluant des Tutsi et des opposants dans son gouvernement. Il évite les purges brutales dans l’armée et propose des réformes modérées pour corriger les déséquilibres ethniques. Cependant, une partie des officiers tutsis perçoit son arrivée au pouvoir comme une menace pour leur statut, craignant un renversement similaire à celui subi par les Tutsi au Rwanda dans les années 1960.
Le 21 octobre 1993, un groupe d’officiers extrémistes lance un coup d’État. Le président Ndadaye est assassiné, ainsi que plusieurs de ses proches collaborateurs. L’objectif stratégique des putschistes – reprendre le contrôle de l’État – échoue finalement sous la pression internationale et les divisions internes. Mais le mal est fait : l’élimination violente du premier président hutu agit comme un détonateur.
Certaines estimations dépassent les 100 000 victimes des violences ethniques à la fin de l’année 1993 au Burundi.
C’est dans cette spirale que s’installe la guerre civile burundaise, qui durera plus d’une décennie et fera environ 300 000 morts, en plus de centaines de milliers de déplacés internes ou réfugiés dans les pays voisins. La ligne de fracture est largement ethnicisée, même si, comme toujours, les intérêts politiques, les enjeux régionaux et les rivalités de leadership interne se superposent à la haine intercommunautaire.
Rébellions hutu, coups d’État, et épuisement de la guerre
Après l’assassinat de Ndadaye, un nouveau président hutu, Cyprien Ntaryamira, puis Sylvestre Ntibantunganya tentent de gouverner dans des conditions d’insécurité extrême. L’avion qui transporte Ntaryamira et son homologue rwandais Juvénal Habyarimana est abattu en avril 1994, déclenchant le génocide des Tutsi au Rwanda et aggravant la situation régionale. Le Burundi voit affluer des centaines de milliers de réfugiés rwandais et devient un échiquier majeur des luttes entre mouvements armés.
Plusieurs groupes rebelles hutus se structurent ou se renforcent, avec le CNDD‑FDD (issu du FRODEBU) comme force principale et le PALIPEHUTU‑FNL, d’inspiration radicale, qui multiplie les attaques. En face, l’armée nationale reste dominée par des officiers tutsis, soutenue par des milices extrémistes et des gangs urbains.
En juillet 1996, dans un contexte de chaos persistant et de blocage politique, Pierre Buyoya revient au pouvoir par un nouveau coup d’État, renversant le président Ntibantunganya. Son retour déclenche une condamnation unanime dans la région et l’imposition d’un embargo économique, qui frappera durement la population. La guerre s’intensifie ; des opérations de « regroupement » forcent des dizaines de milliers de Hutu à se concentrer dans des camps contrôlés par l’armée, où malnutrition, violences et abus se généralisent. Parallèlement, les mouvements rebelles trouvent des sanctuaires et des appuis logistiques en Tanzanie ou au Zaïre (futur RDC), où ils installent des bases, parfois au prix de l’enrôlement massif d’enfants.
La persistance des rébellions hutu burundaises, protégées depuis le Zaïre, est perçue par le Rwanda comme un facteur de déstabilisation. Cette inquiétude est une des raisons qui pousse le Rwanda et ses alliés à lancer la première guerre du Congo fin 1996, afin d’éliminer les sanctuaires des milices hutu rwandaises et burundaises sur le territoire zaïrois.
L’Accord d’Arusha : une architecture pour sortir de la guerre
C’est dans ce contexte de guerre généralisée, mais aussi d’épuisement progressif des acteurs et de pression internationale, que se dessine le processus qui culminera avec l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi. Dès 1995, des efforts de médiation régionale sont lancés. L’ancien président tanzanien Julius Nyerere est chargé de faciliter des pourparlers qui réunissent le gouvernement burundais, l’Assemblée nationale et un large éventail de partis politiques et de mouvements armés.
Les négociations sont ardues, entravées par les méfiances accumulées, les agendas contradictoires et la poursuite des combats sur le terrain. À la mort de Nyerere en 1999, c’est Nelson Mandela qui reprend le flambeau. L’ancien président sud‑africain imprime sa marque : ton plus direct, pression accrue sur les parties, recours à des arguments moraux, mais aussi à des leviers diplomatiques. Peu à peu, un consensus se construit autour d’un principe clé : la paix durable passe par une redéfinition en profondeur de l’État burundais, de ses institutions, de ses forces de sécurité.
Signé à Arusha, en Tanzanie, l’accord se présente comme un document cadre volumineux, composé d’un texte central et de cinq protocoles complémentaires, accompagné d’annexes détaillant engagements, structures de forces de sécurité, modalités du cessez‑le‑feu, rapports de commissions et calendrier d’application. Il vise explicitement à mettre un terme à la guerre civile, en formulant un objectif ambitieux : instaurer, au Burundi, un ordre politique, économique, social et judiciaire nouveau, fondé sur la paix, la stabilité, la justice, l’état de droit, la réconciliation nationale, l’unité et le développement.
Les grands principes : partage du pouvoir et rejet des logiques de domination
Au cœur des dispositions politiques d’Arusha figure l’idée d’un partage du pouvoir structuré, basé sur des quotas ethniques pour les principales institutions, afin de prévenir l’hégémonie durable d’un groupe sur l’autre. Le système prévoit, par exemple, des limites strictes à la proportion de Hutu et de Tutsi au sein du gouvernement, du Parlement, de l’armée ou de la police, de manière à refléter la composition globale de la population tout en garantissant des droits spécifiques aux minorités.
L’accord prévoit une série de tableaux pour répartir les postes clés (forces de défense, administration, grandes fonctions de l’État) entre les communautés. L’objectif est de rassurer chaque groupe sur son inclusion, tout en empêchant la reconstitution d’une ethnocratie, qu’elle soit tutsie ou hutue.
L’accord prévoit aussi des garde‑fous constitutionnels contre la concentration excessive du pouvoir dans les mains d’un seul parti ou d’un seul homme. Le principe de la séparation des pouvoirs – exécutif, législatif, judiciaire – est affirmé, tout comme l’obligation d’adopter une loi électorale prenant en compte l’ensemble des composantes de la nation. Les coups d’État sont explicitement condamnés, et la logique du multipartisme encadré par la loi est consacrée.
Le document va plus loin en attaquant la racine des violences : il proclame la volonté d’éradiquer le génocide et de bannir toute forme de division, de discrimination ou d’exclusion fondées sur l’ethnie, la région, la religion, le genre ou d’autres critères. Les organisations politiques qui prôneraient de telles discriminations sont interdites. Pour donner corps à ces principes, l’accord reconnaît l’égalité des droits entre hommes et femmes et inscrit un catalogue de libertés fondamentales : droit à la vie, sécurité, intégrité physique, protection contre la torture, droit à un procès équitable, liberté du mariage, droit au respect de la vie privée.
L’Accord d’Arusha ne se contente pas de redistribuer le pouvoir. Il tente aussi de répondre aux séquelles de dizaines de violences cumulées. Il consacre des dispositifs importants aux questions de réfugiés, de déplacés internes et de victimes diverses des conflits passés. Le texte prévoit la création d’une Commission nationale pour la réhabilitation des sinistrés, chargée de coordonner les opérations de retour, de réinstallation, de réintégration et de compensation. Les biens confisqués ou volés lors des crises doivent être rendus à leurs propriétaires ou à leurs ayants droit, selon des mécanismes organisés par l’État.
Les enfants, souvent enrôlés comme combattants ou victimes de mauvais traitements, font l’objet de mesures de protection spécifiques. Le texte attire l’attention sur les groupes particulièrement vulnérables : orphelins, enfants des rues, veuves, personnes handicapées, chefs de famille mineurs, qui doivent bénéficier de programmes de réhabilitation et de promotion. La pauvreté rurale est reconnue comme un problème structurel, et le rôle de l’État dans le développement, notamment agricole, est affirmé.
L’accord de paix inclut des dispositions spécifiques pour les communautés historiquement exclues, allant au-delà du clivage Hutu-Tutsi.
Reconnaissance particulière accordée à ce groupe longtemps marginalisé et réduit à un statut quasi paria.
Mise en place de politiques pour améliorer la représentation politique et les conditions de vie des Batwa.
S’agissant de justice et de mémoire, Arusha fait figure de texte pionnier pour la région. Il appelle à la mise en place d’une Commission nationale Vérité et Réconciliation, chargée de faire la lumière sur les violations passées, de documenter les atrocités, de donner la parole aux victimes et d’envisager des recommandations en matière de réparation. Il insiste aussi sur la lutte contre l’impunité pour les crimes les plus graves : génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre, tentatives de coups d’État ne peuvent être couverts par les amnisties générales.
Sur le plan symbolique, le texte prévoit l’érection d’un monument national portant les mots « Plus jamais ça » et l’instauration d’une journée nationale de mémoire, destinée à commémorer toutes les victimes, sans distinction d’appartenance. Cette approche rompt avec des décennies de commémorations sélectives, souvent réservées à une seule communauté et instrumentalisées par le pouvoir.
On retrouve ainsi dans l’accord une hybridation entre les exigences politiques immédiates (cesser le feu, partager le pouvoir) et une ambition de transformation à long terme de la culture politique et des rapports sociaux.
Forces de défense, sécurité et cessez‑le‑feu
Un autre volet fondamental concerne les forces armées et de sécurité. L’accord pose le principe que l’armée et la police doivent devenir des institutions nationales, professionnelles, apolitiques et représentatives de toutes les composantes ethniques et régionales du pays, avec un accent croissant sur la participation des femmes. La restructuration de ces corps passe par l’intégration progressive des anciens combattants rebelles, la démobilisation des milices, le désarmement des civils et la correction des déséquilibres hérités de l’époque où l’armée était quasi exclusivement tutsie.
Le cessez‑le‑feu lui‑même est traité avec un niveau de détail remarquable. Outre la cessation immédiate des hostilités – combats, déplacements de troupes, attaques contre les civils, livraison d’armes, propagande haineuse –, l’accord prévoit la libération des prisonniers politiques, la fermeture des camps de regroupement forcé et l’interdiction de poser de nouvelles mines. Il établit une Commission de cessez‑le‑feu composée de représentants du gouvernement, des groupes armés signataires, des Nations unies, de l’Organisation de l’Unité africaine et de l’Initiative régionale pour la paix au Burundi. Sa mission : surveiller les retraits de forces, le stockage des armes, le cantonnement des troupes, le désarmement des civils, le déminage.
Instance chargée de la coordination et du suivi de l’application des engagements.
Assurer la coordination globale des actions et des parties prenantes.
Identifier et suivre les éventuels retards dans la mise en œuvre des dispositions.
Résoudre les différends d’interprétation pouvant survenir entre les signataires.
Tableau 1 – Quelques axes structurants de l’Accord d’Arusha
| Axe clé | Objectif principal |
|---|---|
| Partage du pouvoir | Empêcher l’hégémonie d’un groupe ethnique, assurer une représentation équilibrée dans les institutions |
| Réforme de l’armée et de la police | Créer des forces professionnelles, apolitiques, multiethniques, intégrant ex‑rebelles et corrigeant les déséquilibres |
| Justice et mémoire | Lutter contre l’impunité pour les crimes graves, mettre en place une commission Vérité et Réconciliation |
| Réintégration des réfugiés et déplacés | Faciliter le retour, la réinstallation et la compensation des personnes affectées par les conflits |
| Protection des groupes vulnérables | Accorder une attention spécifique aux enfants, veuves, handicapés, Batwa et autres groupes marginalisés |
| Prévention des coups d’État | Encadrer constitutionnellement l’exercice du pouvoir et renforcer la séparation des pouvoirs |
Les limites initiales : acteurs exclus et mise en œuvre partielle
Au moment de sa signature, l’Accord d’Arusha ne réunit pas tous les acteurs clés du conflit. Deux des principaux mouvements rebelles hutus – le CNDD‑FDD et le Palipehutu‑FNL – refusent de s’y associer dans un premier temps, considérant que le texte ne répond pas suffisamment à leurs revendications ou contestent la légitimité des délégués présents. Cette absence retarde l’arrêt complet des hostilités et rappelle que la paix ne se décrète pas par un simple paraphe, surtout lorsque certains détenteurs de la force armée restent en dehors du processus.
Des négociations complémentaires seront donc nécessaires. En 2002, le CNDD‑FDD conclut un accord de cessez‑le‑feu séparé avec le gouvernement de transition à Dar es‑Salaam, suivi du protocole de Pretoria sur le partage du pouvoir en matière politique, de défense et de sécurité. Ces textes affinent et complètent les dispositions d’Arusha, en particulier sur l’intégration des combattants et la répartition des postes militaires. En 2006, le Palipehutu‑FNL signe à son tour un accord de cessation des hostilités, marquant la fin formelle de la rébellion armée hutu organisée.
Sur le plan institutionnel, une nouvelle constitution adoptée en 2005 intègre l’essentiel des principes d’Arusha – notamment le système de quotas, la reconnaissance de la diversité nationale, la séparation des pouvoirs, l’interdiction des partis discriminatoires. Des institutions transitoires sont mises en place : un Sénat de transition comprenant d’anciens chefs d’État, des représentants des Twa et des membres cooptés de l’Assemblée nationale, des mécanismes particuliers pour la nomination des gouverneurs de province, des juges de la Cour constitutionnelle, des administrateurs communaux.
Des dispositifs de suivi internationaux et régionaux accompagnent ces étapes. L’Initiative régionale pour la paix au Burundi, présidée par le chef de l’État ougandais, garantit l’accord, tandis que le président du Kenya signe comme témoin. Les pays voisins sont appelés à coopérer pour endiguer la circulation illicite des armes et empêcher l’infiltration de groupes armés sur leur territoire.
Dix ans après la signature, un travail d’évaluation accorde à la mise en œuvre de l’accord un score d’environ 78 sur 100, signe d’un accomplissement substantiel mais imparfait. De fait, certains points clés – en particulier en matière de justice transitionnelle et de mémoire inclusive – restent inachevés ou partiellement appliqués.
Tableau 2 – Chronologie simplifiée de la trajectoire vers/depuis Arusha
| Période / événement | Contenu principal |
|---|---|
| 1962 – Indépendance | Monarchie constitutionnelle sous Mwambutsa IV, tentative d’équilibre Hutu‑Tutsi |
| 1966 – Première République | Coup d’État de Micombero, abolition de la monarchie, régime militaire tutsi |
| 1972 – « Ikiza » | Génocide ciblé contre les Hutu, 100 000 à 200 000 morts, exode massif |
| 1976–1987 – Bagaza | Réformes et modernisation, mais maintien de la domination tutsie et répression |
| 1987–1993 – Buyoya (1ère période) | Ouverture limitée, nouvelle constitution, premières élections libres |
| 1993 – Élection de Ndadaye | Première victoire démocratique d’un Hutu, assassinat et déclenchement de la guerre civile |
| 1996 – Retour de Buyoya (coup) | Reprise du pouvoir par l’armée, embargo régional, intensification du conflit |
| 1998–2000 – Négociations | Médiation Nyerere puis Mandela, élaboration de l’Accord d’Arusha |
| 2000 – Signature d’Arusha | Accord cadre de paix, partage du pouvoir, réformes sécuritaires, justice et mémoire |
| 2002–2006 – Accords complémentaires | Cessez‑le‑feu avec CNDD‑FDD et Palipehutu‑FNL, ajustement du partage du pouvoir |
| 2005 – Nouvelle constitution et élections | Intégration d’Arusha dans la Constitution, élection de Pierre Nkurunziza par le Parlement |
Après Arusha : nouveaux équilibres, anciennes fragilités
L’élection de Pierre Nkurunziza, ancien chef du CNDD‑FDD, à la présidence en 2005, symbolise le basculement d’un pouvoir longtemps dominé par les Tutsi vers une majorité politique hutu. Dans l’immédiat, ce changement s’opère dans le cadre défini par Arusha : partage du pouvoir, quotas, participation des Tutsi aux institutions, intégration d’anciens rebelles dans l’armée et la police. Pendant plusieurs années, le pays connaît une baisse significative des violences massives, même si des affrontements locaux et des exactions persistent.
Malgré un système de partage du pouvoir entre groupes ethniques, le régime du CNDD‑FDD et un cercle restreint de militaires renforcent leur contrôle sur l’État. L’espace politique d’opposition se restreint, les médias indépendants sont soumis à des pressions, et la ligue de jeunesse du parti (Imbonerakure) agit comme une milice informelle dans certaines régions.
La crise ouverte en 2015, lorsque Nkurunziza annonce sa candidatur à un troisième mandat jugé contraire à l’esprit, sinon à la lettre, des accords d’Arusha et de la constitution qui en découle, révèle la fragilité de l’architecture de partage du pouvoir. Des manifestations sont réprimées, une tentative de coup d’État militaire échoue, les arrestations arbitraires et les assassinats politiques se multiplient. Des centaines de personnes sont tuées, des milliers arrêtées, et près d’un quart de million de Burundais se réfugient à l’étranger.
Le respect des limitations de mandat présidentiel et le caractère consensuel des révisions constitutionnelles, principes fondamentaux de l’accord d’Arusha, sont actuellement contestés. Cette évolution suscite des craintes, tant au niveau national qu’international, d’un retour à une personnalisation du pouvoir, en contradiction avec l’esprit collectif et anti-monopolistique de l’accord.
Mémoire, justice et avenir : une histoire encore en recomposition
L’histoire récente du Burundi montre que la signature d’un accord de paix, même ambitieux, ne suffit pas à résoudre durablement des conflits enracinés dans des décennies de massacres, de discriminations et de mensonges d’État. L’Accord d’Arusha pose des bases solides en matière d’équilibre institutionnel et de droits, mais son pilier mémoriel et judiciaire demeure en chantier.
La Commission Vérité et Réconciliation, établie par loi en 2014, opère dans un climat politique tendu. Malgré quelques initiatives locales de commémoration (comme à Bugendana), la majorité des sites de massacres ne sont pas signalés ni protégés, et peuvent être recouverts par de nouvelles infrastructures. Une culture du silence et de la peur, entretenue par les régimes successifs, entrave une reconnaissance collective des souffrances.
Les recherches montrent pourtant que la mémoire des violences est omniprésente dans les familles burundaises, transmise de génération en génération. La grande majorité des habitants déclarent avoir été affectés, directement ou indirectement, par des violations graves. Ils détiennent des informations, des récits, des noms de victimes et de bourreaux. L’un des défis majeurs est de transformer cette mémoire éclatée, souvent instrumentalisée par des récits unilatéraux, en une mémoire nationale plurielle, qui n’occulte la souffrance de personne.
L’Accord d’Arusha établit un cadre mémoriel (monument national, journée de mémoire, commission de vérité) dont la mise en œuvre revient au pays. Parallèlement, des demandes de réparation adressées à l’Allemagne et à la Belgique visent à reconnaître les violences coloniales : massacres, pillages, destructions de villages et politiques raciales structurelles.
Une trajectoire singulière dans la région des Grands Lacs
L’histoire du pays au Burundi se distingue par une continuité étonnante de son territoire, mais aussi par des similitudes frappantes avec son voisin rwandais en matière de clivages ethniques instrumentalisés, de génocides, de migrations forcées. Dans les deux cas, la colonisation a transformé des hiérarchies sociales en identités racialisées, codifiées administrativement, utilisées pour gouverner à moindres frais, puis abandonnées à elles‑mêmes au moment des indépendances.
La spécificité burundaise tient, en partie, à la persistance d’un noyau militaire tutsi au pouvoir pendant trois décennies, à la succession de coups d’État et de massacres préventifs visant les élites hutues, et à la manière dont la guerre civile des années 1990 a débouché sur un compromis de type consociatif à Arusha, avec des quotas ethniques formalisés. Ce choix a souvent été présenté comme un « moindre mal » : il consolide des identités qu’on aurait voulu transcendées, mais il évite, au moins temporairement, l’hégémonie de l’un sur l’autre.
Analyse politique du Burundi
L’avenir dira si cette architecture peut évoluer vers un système où l’appartenance politique ne sera plus indexée, même indirectement, à l’origine ethnique, mais à des projets, des idées, des programmes. Pour l’heure, la mémoire des grandes dates – indépendance, coups d’État, massacres de 1972, guerre civile de 1993‑2005, signature d’Arusha – continue de structurer la compréhension que les Burundais ont de leur propre trajectoire. Elle rappelle, à chaque crise, la fragilité de la paix lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un travail profond sur la vérité, la justice et la reconnaissance réciproque.
L’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation a permis de mettre fin à un conflit très meurtrier. Il propose une refonte institutionnelle et établit le principe fondamental d’un partage réel du pouvoir entre tous les groupes ethniques du pays (Hutu, Tutsi, Twa) comme condition indispensable pour un avenir durable.
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