La trajectoire historique du pays en Tanzanie est l’une des plus longues et des plus denses du continent africain. Elle commence avec les premiers pas d’hominidés sur les bords de la Rift Valley, se poursuit avec l’essor de la civilisation swahilie, la domination coloniale allemande puis britannique, les luttes d’indépendance, la construction de l’Union entre le continent et Zanzibar et, plus récemment, les transformations économiques et politiques d’un État devenu central en Afrique de l’Est. Retracer cette histoire, c’est suivre un fil qui relie des empreintes de pas vieilles de millions d’années à des élections contestées à l’ère d’Internet.
Aux origines : « berceau de l’humanité » et premières sociétés
Bien avant que ne se dessinent des frontières, la région qui forme aujourd’hui le pays en Tanzanie a été une scène majeure de l’évolution humaine. Dans les gorges d’Olduvai, au cœur de l’aire de conservation du Ngorongoro, les couches géologiques s’empilent sur près de 90 mètres, couvrant plus de deux millions d’années d’histoire naturelle et humaine. C’est là que Mary et Louis Leakey ont mis au jour, au XXᵉ siècle, une série de fossiles devenus classiques : des restes d’Australopithecus afarensis, les fameux « Nutcracker Man » (Paranthropus boisei) et plusieurs spécimens d’Homo habilis puis d’Homo erectus. Non loin, à Laetoli, des empreintes de pas vieilles d’environ 3,6 millions d’années témoignent d’une bipédie déjà affirmée.
La région est surnommée « berceau de l’humanité » en raison de découvertes majeures. Elle est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO et les sites d’Olduvai–Laetoli font partie des 100 sites de géologie de référence internationaux. L’archéologie y montre une continuité exceptionnelle, avec des sites comme Mumba ou Luxmanda documentant la transition de l’âge de la pierre moyen au tardif, l’arrivée des pasteurs néolithiques puis des métallurgistes de l’âge du fer.
Les premières populations identifiées dans la région, il y a environ 10 000 ans, sont des groupes de chasseurs-cueilleurs apparentés aux locuteurs khoïsan. Des pasteurs venus du nord s’installent ensuite entre 4 000 et 3 000 ans avant notre ère, puis, il y a environ 2 000 ans, des populations bantouphones venant de l’ouest apportent l’agriculture sédentaire, la métallurgie du fer et de nouvelles formes d’organisation sociale. Elles absorbent progressivement une partie des locuteurs cushitiques et khoïsan. Plus tard, des pasteurs nilotiques continuent d’arriver jusqu’au XVIIIᵉ siècle.
Dans le nord, des sites comme Engaruka révèlent un système complexe de terrasses et de canaux d’irrigation datant de l’âge du fer, preuve d’un savoir-faire agricole avancé bien avant l’arrivée des Européens. La région d’Iringa, avec ses abris sous roche comme Magubike ou Mlambalasi, livre elle aussi des objets allant de l’âge de la pierre ancien jusqu’aux périodes historiques, y compris des parures en coquille d’œuf d’autruche de plusieurs dizaines de milliers d’années.
Premiers échanges à longue distance
Dès le premier millénaire de notre ère, la façade maritime de la région, face à l’océan Indien, s’intègre aux grandes routes commerciales reliant l’Afrique de l’Est à l’Arabie et à l’Inde. Des textes grecs comme le Périple de la mer Érythrée ou la Géographie de Ptolémée évoquent un littoral appelé Azania et une place de marché nommée Rhapta, probablement située dans le delta du Rufiji. La découverte de monnaies romaines vient confirmer l’existence de ces circuits d’échanges anciens.
La culture swahilie est née d’une civilisation urbaine et marchande, de langue bantoue, profondément ancrée en Afrique mais influencée par des apports arabes et persans. Le kiswahili, devenu langue nationale, s’est formé sur ces côtes avant de se diffuser à l’intérieur du continent. Dès les VIIIᵉ–IXᵉ siècles, l’islam s’est implanté durablement dans plusieurs villes côtières de la région.
Du XIIIᵉ au XVᵉ siècle, des cités comme Kilwa deviennent des puissances commerciales majeures, contrôlant le trafic d’or, d’ivoire et d’esclaves en direction de la péninsule Arabique et de l’Asie du Sud. Le voyageur marocain Ibn Battûta, de passage au XIVᵉ siècle, décrit Kilwa comme l’une des plus belles et riches cités qu’il ait vu sur la côte de l’océan Indien.
Conquête portugaise, domination omanaise et traite esclavagiste
L’arrivée de Vasco de Gama sur la côte, en 1498, ouvre un nouveau chapitre. Les Portugais s’emparent progressivement du littoral – Zanzibar tombe sous leur contrôle en 1505 – et dominent les ports entre le Ruvuma et la Somalie jusqu’au début du XVIIIᵉ siècle. Leur objectif est de contrôler le commerce de l’océan Indien et de détourner les routes vers Lisbonne. Leur présence reste cependant surtout maritime et côtière, laissant l’intérieur aux dynamiques africaines.
Au XVIIIᵉ siècle, des forces venues d’Oman chassent les Portugais et reprennent la main sur la côte. Cette reconquête arabe s’inscrit dans un mouvement plus large de montée en puissance des élites commerçantes swahilies et omanaises. Zanzibar devient le centre névralgique de cette nouvelle configuration. Le sultan Seyyid Saïd, qui déplace sa capitale de Mascate à Zanzibar en 1840, fait de l’archipel la plaque tournante du commerce de l’océan Indien occidental.
Sultan Seyyid Saïd
Le commerce de l’ivoire et surtout la traite des esclaves atteignent alors une intensité extrême. Sur Zanzibar, entre 65 % et 90 % de la population africaine est réduite en esclavage. Des caravanes partent du littoral vers l’intérieur, remontant jusqu’aux rives des lacs Nyasa, Tanganyika et Victoria. Des chefs comme Mirambo, à l’ouest de Tabora, bâtissent de véritables petits empires en contrôlant ces routes. Des peuples comme les Nyamwezi s’intègrent pleinement à ce commerce caravanier.
Les puissances européennes, initialement clientes du commerce d’esclaves en Afrique de l’Est, ont imposé son abolition par la force via des traités et un ultimatum naval en 1873. Cependant, un trafic clandestin a persisté bien après cette interdiction officielle.
Zanzibar, surnommée les « îles aux épices » en raison de ses plantations de girofle qui dominent le marché mondial au début du XXᵉ siècle, devient au XIXᵉ siècle un carrefour fréquenté par des navires néerlandais, anglais, français et américains. La Compagnie britannique des Indes orientales y installe un agent qui conseille le sultan, tandis que de nombreux commerçants indiens s’implantent durablement sur la côte.
Explorateurs européens et bouleversement du XIXᵉ siècle
Durant la première moitié du XIXᵉ siècle, l’intérieur du futur pays en Tanzanie reste largement structuré par des royaumes et chefferies africaines : Karagwe et Buzinza à l’ouest du lac Victoria, la puissante confédération Hehe dans les hauts plateaux centraux, ou encore des entités politiques occupant les abords du lac Tanganyika. C’est dans ce paysage que s’inscrivent les grandes expéditions européennes.
Année où le missionnaire Johannes Rebmann est le premier Européen à rapporter la vue du Kilimandjaro enneigé.
Ces explorations, souvent menées sous couvert de missions scientifiques ou religieuses, préparent en réalité une mise sous tutelle coloniale. Des expéditions belges, françaises et allemandes installent leurs postes le long du Tanganyika. À partir de la fin des années 1870, l’intérieur de l’Afrique de l’Est devient l’un des derniers grands espaces convoités par les puissances européennes.
L’ère allemande : la colonie de l’Afrique orientale allemande
Dans les années 1880, l’Empire allemand, entré tardivement dans la course aux colonies, se lance à son tour à l’assaut de l’Afrique de l’Est. L’agent le plus emblématique de cette offensive est Carl Peters, fondateur de la Société pour la colonisation allemande. En 1884, il signe à la hâte des « traités » avec des chefs de la côte opposée à Zanzibar, que Berlin transforme en revendications territoriales.
De la compagnie à la colonie
En 1885, le chancelier Bismarck accorde une charte impériale à la Compagnie de l’Afrique orientale allemande, qui obtient un droit de protectorat sur de vastes zones du littoral et de l’intérieur. Le sultan de Zanzibar, qui revendiquait la souveraineté sur la côte, est rapidement réduit au silence : une escadre allemande se pointe devant son palais, canons braqués, en août 1885, et l’oblige à reconnaître la perte de la quasi-totalité de ses possessions continentales, à l’exception d’une bande littorale étroite.
Les accords anglo-allemands de 1886 et le traité Heligoland-Zanzibar de 1890 ont finalisé le partage de la région. La terre ferme fut divisée en deux sphères d’influence : au nord, la future colonie britannique du Kenya, et au sud, l’Afrique orientale allemande (Deutsch-Ostafrika), couvrant la majeure partie de la future Tanzanie, ainsi que le Rwanda, le Burundi et le triangle de Kionga (plus tard cédé au Mozambique). En échange de l’abandon de ses prétentions sur Zanzibar et Pemba, l’Allemagne obtint l’île européenne de Heligoland et renforça son contrôle sur la bande côtière, moyennant une indemnité versée au sultan.
D’abord administrée par la compagnie coloniale, la colonie passe en 1891 sous contrôle direct de l’État impérial, qui impose un système de gouverneur tout-puissant, épaulé par une troupe coloniale, la Schutztruppe, composée d’officiers allemands et de soldats africains (les Askaris).
Administration, économie et résistances
L’administration allemande divise progressivement le territoire en districts dirigés par des officiers aux pouvoirs quasi absolus, tant les communications avec la capitale, Dar es Salaam, restent difficiles. Pour lever l’impôt – notamment une taxe par case à partir de 1898 – et recruter de la main-d’œuvre, les autorités s’appuient sur des chefs locaux, tout en démantelant les structures politiques jugées trop autonomes.
Politiques et infrastructures mises en place par l’Allemagne pour exploiter et administrer son territoire (actuelle Tanzanie continentale).
Mise sur des cultures d’exportation : sisal pour les cordages, coton, café, caoutchouc et cacao.
Développé pour relier l’intérieur au port de Dar es Salaam. La Mittellandbahn va vers Morogoro, Tabora et Kigoma. L’Usambara-Bahn relie Tanga à Moshi.
Amélioration des infrastructures des ports de Tanga, Bagamoyo et Lindi pour faciliter le commerce.
En parallèle, la colonie reste marquée par des violences systémiques. La révolte abushiri de 1888–1889 sur la côte, l’« insurrection arabe » contre la mainmise de la compagnie, est durement réprimée avec l’aide de la Royal Navy. Dans les années 1890, le royaume Hehe, dirigé par le chef Mkwawa dans le centre du pays, mène une guerre acharnée contre l’avancée coloniale. Après plusieurs années de guérilla, Mkwawa préfère se suicider en 1898 plutôt que de se rendre. Plus au sud, entre 1905 et 1907, la révolte dite Maji Maji fédère un grand nombre de peuples, des Matumbi aux Ngoni, contre les travaux forcés et la culture obligatoire du coton. La réponse allemande – politique de la terre brûlée, famine organisée – provoque la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes.
Quelques repères chiffrés sur la colonie allemande
| Indicateur | Valeur / Situation | Période approximative |
|---|---|---|
| Superficie de l’Afrique orientale allemande | ~995 000 km² | Fin XIXᵉ siècle |
| Population africaine estimée | ~7,5 millions | Début XXᵉ siècle |
| Population allemande | 3 579 personnes | 1914 |
| Plantations de sisal | 1 plantation en 1893, 54 en 1913 | 1893–1913 |
| Exportations de sisal | >20 000 tonnes (30 % des exportations) | 1913 |
| Écoles créées | 60 écoles primaires villageoises, 9 écoles centrales, 1 lycée à Tanga | Vers 1914 |
Malgré la brutalité du système, les Allemands posent aussi les bases de certains services administratifs modernes, développent un réseau d’écoles laïques et un institut de recherche agronomique à Amani. Mais la priorité reste l’exploitation économique au bénéfice de la métropole.
La Première Guerre mondiale et la fin de la domination allemande
Lorsque la guerre éclate en Europe, l’Afrique orientale allemande devient l’un des théâtres d’un conflit prolongé. Sous le commandement du général Paul von Lettow‑Vorbeck, une force composée d’environ 3 000 Allemands et 11 000 Askaris mène une guérilla mobile contre des troupes britanniques, belges et portugaises largement supérieures en nombre. La bataille de Tanga, en novembre 1914, se solde par une lourde défaite pour les Britanniques.
À partir de 1916, les offensives alliées se multiplient, venues notamment du Kenya et du Congo belge. Les Allemands perdent les principales zones économiquement utiles, ne conservant plus que des régions reculées comme le plateau de Mahenge. En 1917, Von Lettow‑Vorbeck mène son armée en territoire portugais au Mozambique avant de remonter vers la Rhodésie du Nord. Il ne dépose les armes qu’après l’armistice européen, en novembre 1918.
Le bilan humain est considérable, y compris pour les forces coloniales européennes, mais surtout pour les porteurs africains et les populations civiles, frappées par la famine liée au blocus maritime et par la pandémie de grippe de 1918. Au lendemain de la défaite allemande, la question du devenir de la colonie est réglée lors de la conférence de paix de Paris.
Le mandat britannique sur le Tanganyika : entre continuité et rupture
En 1919, le Conseil suprême de la conférence de Paris attribue l’essentiel de l’Afrique orientale allemande au Royaume-Uni. Les provinces de Ruanda et Urundi reviennent à la Belgique, le triangle de Kionga au Mozambique portugais. Le reste devient, en 1920, le « Territoire du Tanganyika », du nom du grand lac éponyme.
Un mandat et une « terre des Africains »
Le Tanganyika n’est pas, juridiquement, une colonie classique mais un mandat de la Société des Nations, puis, après 1945, un territoire sous tutelle des Nations unies. Londres se présente comme un administrateur chargé de préparer l’autonomie. Dans les faits, la continuité avec la période précédente est forte : de grandes plantations, confisquées aux colons allemands, sont rachetées par des intérêts britanniques ou autres Européens. Une politique de « terre de l’homme noir » se dessine toutefois, censée limiter une colonisation de peuplement massive.
Le pouvoir colonial a mis en place un système de « règle indirecte », s’appuyant sur des chefs africains reconnus ou réinventés comme relais de son administration. Ce système, formalisé par une ordonnance en 1923, a marginalisé d’autres formes d’autorité locales plus souples au profit de ces intermédiaires.
Sur le plan institutionnel, un Conseil législatif est créé en 1926, d’abord composé exclusivement de membres désignés, puis progressivement élargi. Toutefois, les Africains n’y accèdent qu’à partir de 1945, et les représentants élus restent minoritaires jusqu’aux années 1950.
Économie, santé et éducation
Les Britanniques poursuivent le développement des cultures d’exportation – café, coton, sisal – et s’intéressent aux possibilités minières. Après la Seconde Guerre mondiale, un vaste mais désastreux projet de culture mécanisée de l’arachide, le « groundnut scheme », illustre les errements d’une planification imposée depuis Londres. En revanche, des coopératives paysannes sont encouragées : au début des années 1950, on en compte plus de 400 dans tout le territoire, notamment dans la filière caféière au Kilimandjaro.
En 1935, le budget officiel de l’éducation dans les colonies reste modeste, reflétant le développement limité de l’enseignement pour les Africains.
Tanganyika sous administration britannique : quelques données
| Indicateur | Valeur | Année / période |
|---|---|---|
| Population totale estimée | ~3,5 millions | 1919 |
| Population en 1931 | 5 022 640 Africains, 32 398 Asiatiques, 8 228 Européens | 1931 |
| Nombre de coopératives agricoles | >400 | Début des années 1950 |
| Volontaires de guerre | ~100 000 Tanganyikais dans les forces alliées | Seconde Guerre mondiale |
| Population blanche dans la période de tutelle | 20 598 personnes | Après 1946 |
La Seconde Guerre mondiale marque aussi le territoire : environ 100 000 hommes servent dans les King’s African Rifles sur différents fronts (Somalie, Éthiopie, Madagascar, Birmanie). Le conflit, suivi de la mise sous tutelle onusienne en 1947, ouvre cependant un espace politique nouveau, où les revendications anticoloniales peuvent s’exprimer plus directement, sous le regard des missions d’enquête des Nations unies.
De l’association africaine au parti de masse : la marche vers l’indépendance
C’est dans ce contexte qu’émerge la figure de Julius Kambarage Nyerere, fils de chef zanaki, instituteur de formation, catholique convaincu et intellectuel passé par l’université d’Édimbourg. Au sein de l’Association africaine du Tanganyika (TAA), puis à la tête de la Tanganyika African National Union (TANU) fondée en 1954, il va devenir le principal architecte de l’indépendance.
Julius Nyerere, du « Mwalimu » au leader national
Nyerere se forge tôt une pensée politique originale, qu’il qualifie de « socialisme africain » bien avant l’indépendance. Dès les années 1940, il écrit sur la nécessité d’un modèle social basé sur l’égalité, la coopération et l’absence d’exploitation, qu’il oppose au capitalisme européen et à l’individualisme.
Le parti TANU, dirigé par Julius Nyerere, atteint plus d’un million de membres en 1960, devenant ainsi un véritable mouvement de masse.
En parallèle, Nyerere mène l’offensive sur le terrain international. Invité à New York, il plaide devant le Conseil de tutelle de l’ONU pour accélérer l’indépendance, dénonce les projets de fédération dominée par les colons blancs en Afrique australe et participe à la mise en place de mouvements régionaux comme le PAFMECA (Pan-African Freedom Movement for East and Central Africa).
Pluralisme limité et victoire électorale
Face à ce nationalisme africain, le gouverneur britannique et certains colons encouragent la création de partis concurrents, comme l’United Tanganyikan Party (UTP), axé sur une représentation « multiraciale » mais en pratique aligné sur les intérêts européens, ou encore une African National Congress locale prônant un exclusivisme africain et hostile aux minorités asiatique et européenne.
Nombre de sièges remportés par la TANU sur les 71 en jeu lors des élections générales de 1960, consacrant son hégémonie politique.
Les premiers scrutins de la décolonisation
| Élection | Résultat TANU | Remarques |
|---|---|---|
| 1958–1959 (Législative) | Tous les sièges disputés remportés par des candidats TANU ou soutenus par le TANU | Système de collèges raciaux |
| 1960 (Élection générale) | 70 sièges sur 71 | Base du futur gouvernement autonome |
| 1960 (Chef du gouvernement) | Julius Nyerere devient Chief Minister (chef de gouvernement) | Autonomie interne à partir de 1961 |
Le 1ᵉʳ mai 1961, le Tanganyika accède à l’autonomie interne, avec Nyerere comme chef de gouvernement. L’indépendance complète est proclamée le 9 décembre de la même année, dans le cadre du Commonwealth : le pays garde provisoirement la souveraine britannique comme chef d’État. Ce n’est qu’en décembre 1962 qu’il devient une république, Nyerere étant élu président avec plus de 98 % des suffrages.
Zanzibar : des « îles aux épices » à la révolution
Parallèlement, l’archipel de Zanzibar suit une trajectoire propre. Ancien cœur de l’empire omanais et centre de la traite, il est placé sous protectorat britannique par le traité Heligoland–Zanzibar de 1890. La royauté locale est maintenue, mais les Britanniques contrôlent la politique extérieure et de nombreux aspects de l’administration.
Au XXᵉ siècle, la structure sociale y est particulièrement hiérarchisée : une élite arabe liée à l’ancien système esclavagiste, une importante population africaine descendants d’esclaves ou de migrants continentaux, et des communautés indo-pakistanaises impliquées dans le commerce. Deux partis principaux émergent : le Zanzibar Nationalist Party (ZNP), favorable aux intérêts arabes, et l’Afro-Shirazi Party (ASP), porté par les Africains et métis.
Année de la révolution à Zanzibar qui renverse le sultan et instaure un gouvernement révolutionnaire, entraînant des milliers de morts.
Dans la foulée, Zanzibar se rapproche des pays socialistes, ce qui inquiète les capitales occidentales en plein contexte de guerre froide. Sur le continent, une mutinerie éclate au sein de l’armée du Tanganyika. Nyerere, qui fait appel à des troupes britanniques pour rétablir l’ordre, craint par-dessus tout que son jeune État ne devienne un champ de bataille par procuration entre blocs rivaux. C’est dans ce climat tendu que mûrit l’idée d’une union politique entre le Tanganyika et Zanzibar.
Naissance du pays en Tanzanie : union politique et construction de l’État
Après des négociations menées en secret, Nyerere et Karume annoncent en avril 1964 l’accord d’union entre leurs deux États. Le 26 avril, jour commémoré depuis comme la Journée de l’Union, le Tanganyika et Zanzibar fusionnent pour créer la République unie de Tanganyika et Zanzibar. En octobre, le nom est simplifié en République unie de Tanzanie, contraction de Tanganyika et Zanzibar. Un bandeau bleu est ajouté au drapeau pour symboliser l’archipel.
La Tanzanie possède une structure étatique originale avec un gouvernement de l’Union pour les affaires nationales (défense, affaires étrangères, monnaie) et un gouvernement et un Parlement propres à Zanzibar pour les affaires internes de l’archipel. Cette dualité, à la fois facteur de stabilité et source de tensions, en fait un cas unique d’État unitaire à région semi-autonome.
Nyerere devient président de la République unie, Karume premier vice-président et président de Zanzibar, Rashidi Kawawa second vice‑président. Le pays maintient le système de parti unique, avec la TANU sur le continent et l’ASP sur les îles. En 1977, ces deux formations fusionneront pour former le Chama Cha Mapinduzi (CCM), le « parti de la Révolution », qui domine toujours la scène politique.
Dès l’indépendance, Nyerere affiche une vision claire : construire une société égalitaire, débarrassée de l’exploitation et de l’ethnicisme, en s’appuyant sur les valeurs communautaires qu’il attribue aux sociétés africaines précoloniales. Cette philosophie, appelée Ujamaa (« famille élargie » en kiswahili), est formalisée en 1967 dans la Déclaration d’Arusha.
Principes et ambitions de l’Ujamaa
L’Ujamaa se présente comme un socialisme « proprement africain », distinct du marxisme orthodoxe et des modèles occidentaux. Ses principes clés peuvent se résumer ainsi :
– priorité au village et à la communauté sur l’individu ;
– refus des inégalités de classe, limitation de l’accumulation privée ;
– propriété publique ou coopérative des principaux moyens de production ;
– auto‑développement (kujitegemea) : réduire la dépendance à l’aide extérieure ;
– démocratie participative dans un cadre de parti unique ;
– rejet du racisme, du colonialisme et de l’impérialisme.
La Déclaration d’Arusha a conduit à des nationalisations massives dans plusieurs secteurs clés : banques, assurances, grandes entreprises industrielles, sociétés d’import-export, plantations de sisal et bâtiments de valeur. Cette politique a fait de l’État le principal employeur du pays.
Villagisation et transformation rurale
Le cœur du projet Ujamaa réside dans la réorganisation radicale de l’espace rural. L’objectif : regrouper une population largement dispersée en villages planifiés, où l’on peut fournir plus facilement écoles, dispensaires, points d’eau et services administratifs, tout en promouvant l’agriculture collective. Des expériences pilotes, comme la coopérative de Litowa dans la région de Songea, servent de modèle.
La première phase, jusqu’au début des années 1970, repose sur le volontariat. Mais les résultats, jugés trop lents, conduisent à un tournant autoritaire. À partir de 1973, l’opération Vijiji devient un vaste programme de villagisation forcée. Des millions de ruraux sont déplacés, parfois sur des dizaines de kilomètres, leurs anciennes habitations étant détruites pour les empêcher de revenir.
La villagisation en chiffres
| Indicateur | Estimation | Période |
|---|---|---|
| Population rurale déplacée (phase principale) | >7 millions | 1973–1975 |
| Population totale relogée en villages Ujamaa | ~5–6 millions (80–90 % des ruraux) | Vers 1976 |
| Nombre approximatif de villages Ujamaa | ~8 000 | Milieu des années 1970 |
Ces villages, souvent tracés au cordeau selon une vision moderniste, manquent toutefois fréquemment d’infrastructures de base et de soutien technique. L’obligation de cultiver collectivement sur des terres parfois moins fertiles, combinée à un encadrement bureaucratique pesant, finit par se traduire par une baisse de la production agricole.
Bilan contrasté : progrès sociaux, crise économique
Sur le plan social, les résultats de la période Ujamaa sont notables : l’accès à l’école primaire explose, la mortalité infantile recule, l’espérance de vie progresse, la vaccination se généralise. La Tanzanie reste l’un des rares pays d’Afrique à ne pas être déchiré par des conflits ethniques majeurs, en partie grâce à la politique délibérée de Nyerere de promouvoir le kiswahili, d’abolir les chefferies héréditaires et de décourager tout discours communautariste.
Sur le plan économique, le tableau est beaucoup plus sombre. Le poids de l’État, les contrôles de prix, la bureaucratie, les erreurs de planification et l’insuffisante gestion des entreprises publiques entraînent une baisse de la productivité. La production vivrière par habitant décline, obligeant le pays, qui exportait du maïs au début des années 1970, à en importer quelques années plus tard. Les cultures de rente (coton, café, sisal) régressent aussi, réduisant les entrées de devises.
Les dépenses militaires engagées par la Tanzanie lors de la guerre contre l’Ouganda, forçant le pays à un endettement massif.
Face à l’ampleur de la crise, Nyerere engage à partir du début des années 1980 des réformes hésitantes : programmes de survie économique, campagnes contre la corruption, début de libéralisation des importations. Mais le modèle Ujamaa est durablement ébranlé. En 1985, il quitte la présidence, premier chef d’État africain à se retirer volontairement du pouvoir, tout en conservant jusqu’en 1990 la direction du parti CCM.
De la libéralisation économique au multipartisme
Le successeur de Nyerere, Ali Hassan Mwinyi, prend le relais dans un contexte d’économie exsangue, de dettes extérieures et de relations tendues avec les bailleurs de fonds internationaux. Sous sa présidence, la Tanzanie adopte en 1986 un vaste programme de redressement économique, soutenu par le FMI, la Banque mondiale et les principaux donateurs bilatéraux.
Réformes structurelles et ouverture économique
La période qui s’ouvre est marquée par un démantèlement graduel des instruments de l’économie planifiée : disparition progressive des contrôles de prix, ouverture au secteur privé dans le commerce et l’agriculture, réforme du système bancaire, libéralisation du taux de change, réforme du secteur parapublic avec privatisations massives. Les droits de douane baissent, un centre de promotion des investissements est créé, les investisseurs étrangers sont courtisés, en particulier dans le secteur minier.
Les politiques mises en œuvre à partir de 1995 ont permis un redressement macroéconomique notable : retour d’une croissance soutenue (environ 5 % par an dès la fin des années 1990), réduction de l’inflation, reconstitution des réserves de change et allègement de la dette via l’initiative PPTE. Les exportations de produits non traditionnels (or, pierres précieuses, pêche) ont également connu un essor rapide.
Mais ces réformes ont aussi un coût social : montée du chômage urbain, inégalités croissantes, recul de certains services publics. La pauvreté recule dans les villes, surtout à Dar es Salaam, mais moins rapidement dans les campagnes. Les critiques dénoncent la dépendance accrue à l’aide extérieure et au capital étranger, ainsi que la marginalisation de nombreux petits agriculteurs.
Ouverture politique encadrée
Sur le plan institutionnel, la Tanzanie reste, jusqu’au début des années 1990, un État à parti unique, le CCM. Les premières fissures apparaissent lorsque la pression pour la démocratisation s’intensifie sur tout le continent africain. En 1992, la Constitution est amendée pour autoriser le multipartisme. Une vingtaine de partis sont enregistrés, dont le principal opposant sur le continent, le Chadema, et le Civic United Front (CUF), influent à Zanzibar.
Année des premières élections générales multipartites en Tanzanie, remportées par le CCM qui est resté au pouvoir sans interruption depuis.
Les scrutins sont régulièrement critiqués pour les irrégularités, l’usage partisan de l’appareil d’État, la partialité des commissions électorales et les limitations imposées aux opposants et aux médias. Néanmoins, la stabilité politique relative de la Tanzanie contraste avec les conflits violents qui ont marqué certains voisins, ce qui contribue à l’image d’un pays pacifié, mais dominé par un parti hégémonique.
Diplomatie, engagement régional et rôle dans les luttes de libération
Au‑delà de ses frontières, le pays en Tanzanie s’est construit une identité distincte : celle d’un État panafricaniste engagé dans les luttes de libération du continent. Dès les années 1960, Dar es Salaam devient une ville-refuge et un centre logistique pour de nombreux mouvements armés d’Afrique australe et centrale : ANC et PAC sud-africains, FRELIMO mozambicain, MPLA angolais, SWAPO namibien, ZANU et ZAPU zimbabwéens.
La Tanzanie a joué un rôle crucial en hébergeant le siège du Comité de libération de l’OUA à Dar es Salaam. Le pays a fourni des camps d’entraînement (ex: Kongwa) et des sites de réinstallation pour les exilés, comme le complexe éducatif SOMAFCO à Mazimbu et le centre de Dakawa pour les Sud-Africains. Cet effort a été soutenu par de nombreux citoyens tanzaniens à travers des dons, du travail volontaire et des dons de sang.
Cette position de « frontline state » contre l’apartheid et la domination blanche en Afrique australe vaut à la Tanzanie des tensions répétées avec certaines puissances occidentales. Elle rompt par exemple ses relations diplomatiques avec le Royaume-Uni à la suite du soutien britannique au régime minoritaire de Rhodésie dans les années 1960. En même temps, elle s’inscrit dans le Mouvement des non‑alignés, cultivant des relations étroites avec la Chine maoïste – qui finance le chemin de fer TAZARA vers la Zambie – et, ponctuellement, avec le bloc soviétique.
De l’ère Nyerere aux présidents contemporains : continuités et changements
Après Mwinyi (1985–1995) et Mkapa (1995–2005), la présidence de Jakaya Kikwete (2005–2015) prolonge la trajectoire de croissance économique et d’intégration régionale, tout en faisant face à des scandales de corruption qui entament la confiance d’une partie de la population dans le CCM.
En 2015, l’élection de John Magufuli marque un tournant. Présenté comme un homme d’action hostile au gaspillage, il entreprend de réduire certaines dépenses publiques spectaculaires et de muscler la collecte fiscale. Mais sa présidence se caractérise aussi par une restriction marquée des libertés publiques : lois renforçant le contrôle de l’État sur les partis, médias et organisations de la société civile, bannissement de rassemblements de l’opposition, arrestations et actes d’intimidation. Des organisations de défense des droits humains constatent une régression nette en matière de libertés d’expression, de réunion et d’association.
À la suite du décès en fonction du président John Magufuli en mars 2021, sa vice-présidente Samia Suluhu Hassan lui succède, devenant la première femme chef d’État de Tanzanie. Elle initie une période d’ouverture relative, incluant la levée de l’interdiction des rassemblements de l’opposition, la libération de certains opposants, la réouverture de médias et des réformes pour améliorer le climat des affaires. Son programme, articulé autour des « 4R » (réconciliation, résilience, réformes, reconstruction), laisse entrevoir une possible libéralisation politique.
Toutefois, à l’approche des élections locales de 2024 puis des générales de 2025, les signaux se brouillent : arrestations massives de militants d’opposition, disqualification de milliers de candidats, suspension de médias, intimidations et violences mettent en lumière la persistance d’une logique de parti dominant peu encline à accepter une véritable alternance. Les observateurs régionaux et internationaux estiment que les scrutins ne répondent pas aux critères d’élections « libres et équitables ».
Une trajectoire longue et paradoxale
Nous sommes ainsi loin, chronologiquement et politiquement, des premiers outils en pierre d’Olduvai ou des systèmes d’irrigation d’Engaruka. Pourtant, une même question traverse l’histoire du pays en Tanzanie : comment articuler des héritages culturels profondément ancrés, des contraintes géopolitiques souvent brutales et des aspirations populaires à la dignité, à la justice et au développement ?
De la civilisation swahilie aux plantations de sisal allemandes, du parti unique de l’Ujamaa au multipartisme sous hégémonie du CCM, la Tanzanie a cherché des voies propres, parfois exemplaires, parfois douloureuses. Elle peut revendiquer des succès indéniables : unité nationale dans un pays multiethnique, diffusion du kiswahili comme langue commune, rôle clé dans la libération de l’Afrique australe, progression massive de l’accès à l’éducation et à la santé à partir des années 1960.
Mais cette trajectoire est également marquée par de lourds coûts : traumatismes de la traite esclavagiste, massacres coloniaux, déplacements de population lors de la villagisation, crises économiques et dépendance à l’aide, répression de voix dissidentes et fragilité des institutions démocratiques.
L’histoire du pays en Tanzanie n’est pas une ligne droite. C’est plutôt un long tissage de continuités et de ruptures : entre l’Afrique ancienne et le monde globalisé, entre socialisme et libéralisme, entre centralisation autoritaire et aspirations citoyennes. Comprendre cette histoire permet de mieux saisir les défis actuels auxquels fait face ce pays d’Afrique de l’Est, et les ressources – humaines, culturelles, historiques – dont il dispose pour y répondre.
Un retraité de 62 ans, avec un patrimoine financier supérieur à un million d’euros bien structuré en Europe, souhaitait changer de résidence fiscale vers la Tanzanie pour optimiser sa charge imposable et diversifier ses investissements, tout en gardant un lien avec la France. Budget alloué : 10 000 euros pour un accompagnement complet (conseil fiscal international, formalités administratives, délocalisation et structuration patrimoniale), sans vente forcée d’actifs.
Après étude de plusieurs destinations (Grèce, Chypre, Maurice, Émirats), la stratégie retenue a consisté à cibler la Tanzanie, combinant fiscalité globale modérée, coût de vie très inférieur à la France (Dar es Salaam ~50% moins cher que Paris), investissement immobilier locatif en développement (tourisme/Zanzibar) et diversification géographique hors UE. La mission a inclus : audit fiscal pré-expatriation (exit tax, conventions fiscales), obtention du permis de résidence, structuration bancaire internationale, plan de rupture organisée des liens fiscaux français (183 jours/an hors France, transfert du centre d’intérêts économiques), mise en relation avec un réseau local (avocat, conseil immigration, comptable) et intégration patrimoniale (analyse, éventuelle restructuration).
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