Longtemps avant les resorts, les marinas et les plages « une par jour de l’année », l’archipel que l’on appelle aujourd’hui Antigua-et-Barbuda a été un carrefour de migrations amérindiennes, un laboratoire brutal du système esclavagiste sucrier, puis un terrain d’expérimentation politique dans la Caraïbe britannique. Retracer l’histoire du pays à Antigua-et-Barbuda, c’est passer du canot taillé dans un tronc à la marine britannique, des moulins à vent à sucre aux hôtels de luxe, des révoltes d’esclaves aux urnes électorales.
L’archipel a connu une succession de phases historiques : sociétés amérindiennes, colonisation européenne, essor et déclin des plantations, émancipation sans redistribution des terres, montée du syndicalisme, et enfin l’indépendance acquise en 1981. Une tension structurelle persiste entre Antigua, l’île dominante, et Barbuda, plus isolée et profondément attachée à son système de propriété commune des terres.
Des premiers habitants aux sociétés céramiques
Bien avant l’arrivée des Européens, les îles étaient déjà habitées depuis des millénaires. Les plus anciens vestiges sur Antigua remontent autour de 2900 av. J.-C., et ceux de Barbuda à environ 3685 av. J.-C. Ces premiers occupants, qualifiés de « peuples archaïques » ou pré-agricoles, vivaient de chasse, de pêche et de cueillette. Ils se déplaçaient en petites bandes, utilisant des canots pour naviguer entre les îles, et fabriquaient leurs outils dans la pierre et la coquille.
Un site archaïque daté d’un peu plus de 3100 av. J.-C. à Antigua atteste de l’ancienneté de la présence humaine dans les Petites Antilles.
À partir du premier millénaire av. J.-C., une nouvelle vague venue de l’Orénoque, dans l’actuel Venezuela, transforme le paysage humain : les Saladoïdes. Ces agriculteurs-céramistes apportent la poterie, des villages plus structurés et une agriculture organisée. Leurs céramiques à décor blanc sur fond rouge, agrémentées de fines incisions géométriques, ont été mises au jour dans des sites comme Indian Town Trail ou Sufferers à Barbuda.
Ces populations appartiennent au vaste monde arawak, qui laissera à Antigua l’un de ses héritages les plus connus : l’« ananas noir », variété locale réputée. Les Arawaks — ou Taïnos — installent des villages, creusent des jardins sur brûlis, et perfectionnent un art de vivre adapté au climat tropical.
Waladli, Wa’omoni et le monde amérindien
Dans la bouche des Arawaks, Antigua se nomme Waladli ou Wadadli, un toponyme que les habitants aiment encore employer de manière affective aujourd’hui. Barbuda porte un autre nom indigène : Wa’omoni, généralement interprété comme « île des hérons » ou en référence aux grands oiseaux marins qui nichent encore dans le lagon.
Les Arawaks pratiquaient une agriculture diversifiée incluant manioc, patates douces, maïs, arachides, piments, tabac, coton et fruits locaux. Ils ont notamment introduit l’« ananas noir » à Antigua et cultivaient également le goyave. Leur alimentation, centrée sur le manioc, était complétée par la pêche (poissons, crabes, fruits de mer), la chasse (oiseaux, rongeurs comme l’agouti) et la préparation de boissons fermentées comme le *wi’ku*.
Leur univers spirituel repose sur un panthéon où l’on retrouve Yocahu, divinité suprême, Atabeyra, déesse de la fertilité, ou encore Opiyel Wa’obiran, protecteur des morts. Les esprits (zemis) étaient matérialisés dans des objets en coton, corail, pierre ou coquillage. Des pétroglyphes retrouvés dans la grotte d’Indian Cave, à Barbuda, témoignent encore de cette cosmologie, censée repousser les mauvais esprits.
Socialement, les villages sont structurés autour de maisons circulaires pouvant atteindre sept à huit mètres de haut, organisées autour d’un poteau central. Les habitants ont des pratiques ornementales distinctes : port de colliers en os, coquillages ou os de poisson transparents, peintures corporelles rouges ou noires pour les cérémonies, et cheveux longs graissés et entretenus par les femmes. Les récits missionnaires du XVIIe siècle mentionnent également leur technique de conservation des aliments via le « pepper pot », un ragoût perpétuel régulièrement réapprovisionné.
Au tournant du deuxième millénaire, la situation se tend. Des sources indiquent que la majeure partie des Arawaks d’Antigua avait déjà quitté l’île vers le XIe siècle, alors que d’autres traditions situent leur présence plus tardive, jusqu’aux XIIe–XIIIe siècles. Ce qui est certain, c’est qu’au XVe–XVIe siècle, un autre peuple domine : les Kalinago, ou « Caraïbes insulaires ».
Les Kalinago, maîtres de la mer
Les Kalinago, souvent décrits par les chroniqueurs européens comme redoutables guerriers, s’imposent dans la région à partir d’environ 1500. Originaires notamment de la Dominique et de Saint-Vincent, ils effectuent des raids réguliers sur Barbuda et les îles voisines. Leurs grandes pirogues de guerre peuvent embarquer des dizaines d’hommes, parfois jusqu’à une centaine.
Les Caraïbes étaient réputés pour leur ferveur guerrière et leur supériorité militaire (armes, organisation, tactiques navales), ce qui effrayait les colons. Les récits européens, bien que biaisés, les accusaient de cannibalisme envers les Arawaks, tout en reconnaissant leur excellente maîtrise de la navigation. Leur culture comprenait le tatouage, la peinture corporelle à l’achiote rouge, et le port de colliers en dents et os. Leur mode de vie était en partie semi-nomade, exploitant plusieurs îles sans toujours s’y établir de façon permanente.
Sur Barbuda, leurs incursions se poursuivent jusqu’au XVIIIe siècle, au point de nécessiter l’intervention de la Royal Navy pour protéger le village de Codrington. Au moment où les Européens prennent véritablement pied à Antigua, la population indigène de la région a déjà été dramatiquement réduite par une combinaison de facteurs : maladies venues d’Europe et d’Afrique, malnutrition, guerres, esclavage, mais aussi ce que certains historiens décrivent comme un « choc psychologique » lié à la mise en servitude.
Aujourd’hui, les descendants des Arawaks et des Kalinago d’Antigua-et-Barbuda vivent surtout en Amérique du Sud — au Brésil, au Venezuela, en Colombie — mais les toponymes Waladli et Wa’omoni et les pétroglyphes d’Indian Cave rappellent encore leur monde disparu.
Des îles « découvertes » aux premiers échecs coloniaux
Lorsque Christophe Colomb passe dans le nord de la Caraïbe lors de son deuxième voyage, en 1493, il signale l’île qu’il baptise Santa Maria de la Antigua, en hommage à un sanctuaire de Séville. Le nom « Antigua » — qui signifie « ancienne » en espagnol — s’impose progressivement dans la cartographie européenne, tandis que Barbuda conserve un nom d’origine incertaine, parfois orthographié « Barbado » dans les lettres patentes.
Les tentatives espagnoles de colonisation, notamment vers 1520, avortent rapidement. Le climat difficile, l’absence de source d’eau douce fiable et la résistance des populations autochtones Kalinago ont découragé les colons de s’installer durablement. Une implantation européenne permanente ne sera établie qu’à partir de l’initiative anglaise au XVIIe siècle.
Les premiers projets anglais sur Barbuda datent de la patente concédée à l’Earl of Carlisle en 1625. Depuis Saint-Christophe, le capitaine Smith et John Littleton tentent en 1628 de créer une colonie sur cette île alors rebaptisée « Barbado », mais les attaques caraïbes ont raison de ce premier essai. Pendant ce temps, Antigua attire davantage l’attention : sa taille plus importante, sa position stratégique et la possibilité d’y développer des cultures de rente séduisent les planteurs.
La colonisation anglaise et la montée du sucre
En 1632, l’Angleterre parvient finalement à installer de façon pérenne des colons à Antigua. Thomas Warner est gouverneur, tandis que son fils Edward mène la première implantation. Parham devient un des premiers centres administratifs, où l’assemblée coloniale se réunit dès les années 1660. La France tente bien une incursion et occupe brièvement l’île en 1666, mais le traité de Breda, un an plus tard, confirme le retour d’Antigua à la couronne britannique.
Les premiers colons cultivent tabac, indigo, gingembre, vivres locaux. Mais à partir des années 1660–1670, la révolution sucrière venue de la Barbade gagne Antigua. Sir Christopher Codrington joue un rôle clé : vers 1674, il fonde Betty’s Hope, première grande plantation sucrière de l’île, en important technologie et savoir-faire de la Barbade. Rapidement, la canne à sucre devient le pilier de l’économie. On estime qu’au début des années 1670, environ 40 000 acres à Antigua sont déjà plantés en canne.
Le passage à la monoculture de la canne à sucre a intégré pleinement l’archipel dans le système de la traite atlantique. Les plantations se sont transformées en vastes complexes semi-industriels, comprenant des moulins, des maisons de cuisson, des distilleries et des logements pour le personnel. Les conditions de travail étaient extrêmement pénibles et dangereuses, avec des risques de blessures graves dans les machines et des journées pouvant durer 24 heures pendant la période de récolte.
À son apogée, au XVIIIe siècle, Antigua est l’un des principaux producteurs de sucre des Îles-sous-le-Vent. On compte plus de 150 moulins sur l’île, dont plus de 200 bases de pierre marquent encore aujourd’hui le paysage. La production atteint probablement entre 20 000 et 30 000 barils (hogsheads) par an dans les années 1770.
Le cas particulier de Barbuda et la mainmise des Codrington
Barbuda, plus sèche, moins dotée en terres à sucre, suit une trajectoire différente. En 1685, la couronne concède l’île en bail de cinquante ans aux frères John et Christopher Codrington. Le loyer symbolique — « un mouton gras par an, si demandé » — illustre la vision utilitaire de ce territoire : un « camp de ravitaillement » destiné à approvisionner les plantations des Codrington à Antigua et à la Barbade.
Nombre total d’animaux d’élevage présents sur l’île dans les années 1780, incluant moutons, chèvres, chevaux et bovins.
L’idée, un temps envisagée, d’en faire une « pépinière d’esclaves » destinée à fournir la région ne se concrétise jamais complètement. Néanmoins, la population servile passe de 172 personnes en 1746 à plus de 500 au moment de l’abolition. Faute d’importations massives après le milieu du XVIIIe siècle, cette population croît surtout naturellement. On sait qu’elle provient en grande partie de peuples d’Afrique de l’Ouest — Ibo, Yoruba, Ejo du Nigeria, ainsi que du Ghana, de Gambie et de Sierra Leone.
Un relevé de 1719 mentionne 87 Africains et 23 serviteurs blancs sur l’île, encadrant un cheptel de plusieurs centaines d’animaux. Rapidement, les Barbudans acquièrent une solide réputation de polyvalence : charpentiers de marine, chasseurs, selliers, tanneurs, cordonniers, tonneliers, charretiers, etc.
Esclavage, violence et résistances
L’essor du sucre repose intégralement sur l’esclavage de masse. À Antigua, le nombre d’esclaves passe de quelques centaines dans les années 1670 à près de 40 000 au milieu du XVIIIe siècle, soit environ dix fois plus que la population blanche. Une première statistique pour 1678 signale 2 172 personnes réduites en esclavage pour 2 308 Blancs ; un siècle plus tard, le déséquilibre démographique est total.
Le régime est d’une brutalité extrême. Châtiments physiques, travail harassant, forte mortalité, séparations familiales rythment le quotidien. Les registres de plantations comme Parham Lodge consignent naissances, décès, ventes d’êtres humains au même titre que le cheptel. Le législateur colonial tente de réguler les excès les plus flagrants : une loi de 1723 fait du meurtre arbitraire d’un esclave un crime, mais les abus restent considérables.
Face à cette oppression, la résistance prend de multiples formes : ralentissement du travail, simagrées de maladie, destruction d’outils, suicides, infanticides, et, à plusieurs reprises, révoltes organisées. Antigua connaît des tentatives de soulèvement en 1701 et 1729, mais c’est le complot de 1736 qui frappe durablement les esprits.
Les formes de résistance à l’oppression sur l’île d’Antigua
Un homme connu sous le nom de Prince Klaas, ou Court, conçoit alors un projet ambitieux : renverser l’ordre colonial, proclamer l’indépendance d’Antigua et, selon certains récits, se faire couronner roi lors d’une cérémonie déguisée en fête. Le complot est découvert avant son déclenchement ; Klaas et les autres meneurs sont exécutés avec une cruauté exemplaire. L’emplacement de ces supplices correspond à l’actuel Antigua Recreation Ground. Fait frappant, ce même Prince Klaas aurait déjà plaidé, en 1728, pour l’indépendance de l’île — bien avant l’ère des nationalismes caribéens.
Barbuda n’est pas en reste. La gestion brutale des intendants des Codrington provoque une série de révoltes au XVIIIe siècle. En 1741, les sévices infligés par Thomas Beach déclenchent ce que l’on appellera plus tard la « rébellion de Beach » : abattage de bétail, destruction de biens, fuite d’esclaves. En 1746, un gouverneur local, Macknight, est assassiné lors d’un soulèvement ; d’autres rébellions éclatent en 1774 et sous les règnes successifs de plusieurs gérants, jusqu’à une insurrection majeure en 1834–1835, lorsque l’on tente de déporter de force toute la population servile de Barbuda vers les plantations d’Antigua. À plusieurs reprises, la milice ou des troupes venues d’Antigua doivent intervenir, et des exécutions exemplaires — y compris des bûchers — sont ordonnées.
Ces résistances, même écrasées, marquent profondément la culture politique des îles. Elles nourrissent une mémoire de lutte qui ressurgira plus tard dans les combats syndicaux et nationalistes.
Au XVIIIe siècle, alors que le sucre antillais enrichit la métropole, Antigua devient un pivot militaire majeur de l’empire britannique dans la région. La Royal Navy y établit sa principale base caribéenne. English Harbour, sur la côte sud d’Antigua, offre un mouillage profond, bien protégé des ouragans. L’expérience d’un cyclone de 1723, qui détruit 35 navires dans d’autres ports de l’île alors que deux vaisseaux à l’ancre à English Harbour en sortent indemnes, convainc définitivement l’amirauté.
Plus des trois quarts des ouvriers ayant construit le Nelson’s Dockyard étaient des Africains réduits en esclavage.
Entre les années 1740 et 1820, le site se dote de toutes les infrastructures d’un grand arsenal : capstan house, magasins de cordages et de toiles, hôpital naval, citernes, quais en pierre, logements d’officiers. À la même époque, les collines environnantes sont fortifiées : Fort Berkeley à l’entrée du port, Fort George sur Monk’s Hill au-dessus de Falmouth, puis surtout Shirley Heights, ensemble de casernes et de batteries dominant à près de 150 mètres English Harbour et Falmouth Harbour.
Shirley Heights, nommé d’après le gouverneur Sir Thomas Shirley, était un élément clé du système défensif grâce à un réseau de signaux (pavillons le jour, canons la nuit). Durant la période napoléonienne, plus de cinquante structures militaires y furent construites, occupées par des régiments britanniques et en partie par des soldats des West India Regiments. Les travaux de construction et la logistique reposaient sur l’exploitation d’esclaves.
La célébrité du dockyard tient aussi à un homme : Horatio Nelson. Entre 1784 et 1787, le futur vainqueur de Trafalgar y sert comme capitaine de vaisseau et commandant en second de la station des Îles-sous-le-Vent, à bord du HMS Boreas. Sa mission : protéger les « îles à sucre » britanniques et faire respecter les Actes de navigation, qui interdisent le commerce direct avec les États-Unis nouvellement indépendants. Cette rigueur le rend profondément impopulaire auprès des grands planteurs d’Antigua, habitués à un fructueux commerce avec les colonies américaines. Accusé de ruiner leurs affaires, poursuivi en justice pour saisies « illégales », Nelson doit s’enfermer à bord de son navire pendant des mois pour éviter une arrestation par les autorités coloniales, avant d’être finalement blanchi.
Il n’en gardera pas un souvenir tendre : il baptise English Harbour « cet enfer de trou » et avoue détester la vue du lieu. Pourtant, la base d’Antigua, au cœur d’un réseau de forts, deviendra l’un des atouts majeurs de la marine britannique dans les guerres contre la France et ses alliés.
Tableau – Infrastructures militaires majeures à Antigua
| Site historique | Fonction principale | Période clé d’utilisation |
|---|---|---|
| Nelson’s Dockyard | Arsenal et base navale de la Royal Navy | XVIIIe – fin XIXe siècle |
| Shirley Heights | Casernes, batteries, poste de signalisation | Fin XVIIIe – milieu XIXe siècle |
| Fort Berkeley | Défense de l’entrée d’English Harbour | XVIIIe – XIXe siècle |
| Fort George (Monk’s Hill) | Fort de refuge, défense intérieure | Fin XVIIe – XVIIIe siècle |
| Martello Tower (Barbuda) | Tour de guet et défense côtière | XIXe siècle |
L’abolition et l’après-esclavage : liberté sans terres
L’abolition de la traite atlantique en 1807 puis de l’esclavage dans l’empire britannique en 1833 bouleverse en profondeur les sociétés coloniales. À Antigua, l’émancipation prend effet dès le 1er août 1834, sans période d’« apprentissage » comme dans la plupart des autres colonies. L’île est souvent présentée comme un cas pionnier d’abolition immédiate, issue d’un compromis entre planteurs et autorités religieuses.
Après l’abolition, les anciens esclaves accèdent à un statut de travailleurs libres, mais leur accès à la propriété terrienne reste très limité, les grandes plantations demeurant aux mains de l’élite blanche. En l’absence de réforme agraire et de crédit rural, une grande partie de la population continue de travailler sur les plantations pour des salaires modestes ou en emplois saisonniers. L’économie reste centrée sur la monoculture de la canne à sucre pendant plus d’un siècle, malgré les aléas climatiques (séismes, cyclones) et la concurrence du sucre de betterave européen à la fin du XIXe siècle.
Barbuda connaît une trajectoire différente. Oubliée dans la mise en œuvre initiale de la loi d’émancipation, l’île finit par libérer elle-même ses quelque 500 esclaves. Une singularité majeure apparaît alors : l’ensemble de l’île étant couvert par une seule concession privée, la baronnie Codrington, l’après-abolition y prend la forme d’une exploitation collective des terres. Sans système de lots individuels ni cadastre classique, une pratique de propriété commune se met en place : tous les Barbudans jouissent collectivement de la terre, qu’ils cultivent ou utilisent pour l’élevage, la chasse, la pêche.
Le système de terre communale de Barbuda, jamais privatisé pendant près de deux siècles, est devenu un marqueur identitaire. Il a protégé l’île de la vente à des intérêts extérieurs et de la spéculation, contrairement à Antigua. Ce système est également au cœur de tensions politiques majeures à l’époque contemporaine.
En 1860, un acte colonial rattache formellement Barbuda à Antigua comme « dépendance », intégrant l’île au même ensemble juridique tout en maintenant de fait ses particularités foncières et sociales.
Tableau – Esclavage et population (données indicatives)
| Territoire | Période | Population servile approximative | Particularités de l’abolition |
|---|---|---|---|
| Antigua | Milieu XVIIIe | ~40 000 esclaves | Emancipation immédiate en 1834 |
| Barbuda | 1831 (avant abolition) | ~503 esclaves | Non explicitement inclus dans la loi initiale ; libération locale, maintien des terres communes |
Immigrations, hiérarchies raciales et société coloniale tardive
Après l’abolition, l’ordre social hérité de l’esclavage se perpétue sous d’autres formes. Une oligarchie blanche de planteurs et de négociants conserve le pouvoir politique et économique. En bas de l’échelle, la grande majorité afro-caribéenne – aujourd’hui encore environ 90 % de la population – fournit la main-d’œuvre agricole, domestique, puis progressivement de services.
Entre ces deux blocs se constituent des « minorités intermédiaires ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, une famine pousse environ 2 500 Portugais de Madère à émigrer vers Antigua entre 1847 et 1852. Ils ouvrent des boutiques, entrent dans le commerce de détail et finissent par intégrer une petite classe moyenne urbaine.
Nombre estimé de résidents permanents d’origine syrienne à Antigua en 2008.
La société reste strictement hiérarchisée selon la couleur de peau, l’origine et la richesse. Ces lignes de fracture alimenteront le mécontentement social lorsque, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les crises économiques se succèdent : effondrement des prix du sucre, sécheresses, maladies des cannes, concurrence internationale.
La naissance du mouvement ouvrier et l’ascension de V.C. Bird
Il faudra attendre 1939 pour qu’un tournant décisif se produise. Cette année-là, un membre d’une commission royale britannique (la Commission Moyne), Sir Walter Citrine, recommande la création de véritables syndicats dans les colonies antillaises pour canaliser le mécontentement. À Antigua, cette impulsion donne naissance à l’Antigua Trades and Labour Union (ATLU), premier syndicat structurellement organisé des Îles-sous-le-Vent britanniques.
Au cœur de cette histoire émerge une figure : Vere Cornwall Bird. Né dans un quartier pauvre de St. John’s, d’une mère blanchisseuse, il reçoit peu d’éducation formelle et travaille dans la canne. Après un passage comme officier de l’Armée du Salut, il s’engage définitivement dans la lutte syndicale. Membre fondateur de l’ATLU, il en devient le président en 1943, succédant à Reginald St. Clair Stevens. Sous sa direction, le syndicat lance son journal The Workers Voice, négocie le principe d’indemnisation en cas de licenciement et mène des combats acharnés pour les salaires.
En janvier 1951, devant des ouvriers agricoles, il déclare : ‘Les travailleurs mangeront des cockles (coquillages), du widdy-widdy bush (plante sauvage) et boiront l’eau des mares si nécessaire’, menaçant d’une grève générale pour obtenir une augmentation de salaire. La grève tient et aboutit à une hausse de 25 % en janvier 1952.
Vere Cornwall Bird, leader syndical et futur Premier ministre
L’ATLU se dote rapidement d’une branche politique : l’Antigua Labour Party (ALP), fondé en 1946. Avec l’introduction du suffrage universel en 1951, le tandem syndicat/parti balaie tout sur son passage : l’ALP remporte les huit sièges élus de l’assemblée cette année-là, succès renouvelé à chaque scrutin jusqu’en 1967. Bird entre au Conseil exécutif, devient Chief Minister en 1960, puis Premier en 1967, lorsque le statut d’État associé au Royaume-Uni confère à Antigua-et-Barbuda l’autonomie interne.
Tableau – Quelques jalons politiques avant l’indépendance
| Année | Événement politique clé |
|---|---|
| 1939 | Création de l’Antigua Trades and Labour Union (ATLU) |
| 1946 | Fondation de l’Antigua Labour Party (ALP) |
| 1951 | Suffrage universel ; victoire totale de l’ALP |
| 1960 | Vere Bird devient Chief Minister |
| 1967 | Statut d’État associé, Bird devient Premier |
Parallèlement, Bird impulse des réformes sociales : programme de petits paysans (Peasant Development Scheme) avec accès à la terre et au crédit, construction de logements via des chantiers d’auto-construction, amélioration du réseau d’eau et d’électricité, extension de l’enseignement secondaire (création de la Princess Margaret School en 1955). Dans les années 1960, alors que le sucre agonise, il encourage le développement de l’hôtellerie et du tourisme, profitant d’une période de croissance exceptionnelle (taux estimé à 8,5 % par an entre 1960 et 1968).
Vere Bird a activement soutenu l’unité régionale, d’abord en appuyant la Fédération des Indes occidentales (1958-1962). Après son échec, il a plaidé pour une fédération des « Petits Huit ». En 1965, avec Errol Barrow de la Barbade et Forbes Burnham de la Guyane, il a contribué à la création de la CARIFTA à Dickenson Bay, une étape préliminaire à la CARICOM. Pour son engagement, il a reçu la plus haute distinction de la CARICOM, l’Ordre de la Communauté caribéenne.
De l’État associé à l’indépendance d’Antigua-et-Barbuda
Le 27 février 1967 marque un tournant institutionnel : Antigua-et-Barbuda devient un État associé au Royaume-Uni, avec contrôle interne complet mais Londres gardant la main sur la défense et les affaires étrangères. Barbuda, déjà dotée en 1976 d’un conseil local par le Barbuda Local Government Act, dispose d’une autonomie limitée pour gérer travaux publics, agriculture, finances locales. La question de son statut vis-à-vis d’Antigua, cependant, reste sensible.
Dans les années 1970, l’hégémonie du clan Bird et de l’Antigua Labour Party (ALP) est contestée. Une scission au sein de l’Antigua Trades and Labour Union (ATLU) conduit à la création de l’Antigua Workers Union (AWU), qui parraine le Progressive Labour Movement (PLM). En 1971, le PLM, dirigé par George Walter, remporte les élections, mettant fin à 25 ans de présence parlementaire de Vere Bird. L’ALP ne revient au pouvoir qu’en 1976, lorsque Bird redevient Premier ministre après cinq ans d’éclipse.
Au sujet de l’indépendance, sa position évolue. Sceptique en 1976, estimant la société « pas psychologiquement prête », il fait de la souveraineté un axe de campagne en 1980. Des négociations se tiennent à Londres, tandis que sur Barbuda, certains leaders — inquiets d’une domination accrue d’Antigua — expriment le souhait de se séparer.
Le 1er novembre 1981, les îles accèdent cependant ensemble à l’indépendance, au sein du Commonwealth : l’État souverain d’Antigua-et-Barbuda est né. Vere Cornwall Bird en devient le premier Premier ministre ; Sir Wilfred Jacobs est nommé premier gouverneur général, représentant de la reine Élisabeth II, qui reste chef d’État constitutionnel.
Un État indépendant entre continuités et scandales
Les premières années d’indépendance prolongent, dans une large mesure, les pratiques politiques forgées à l’époque coloniale tardive : forte personnalisation du pouvoir, confusion entre parti, syndicat et État, clientélisme. L’ALP domine le Parlement : 16 sièges sur 17 en 1984, 15 en 1989. La seule voix dissidente vient régulièrement de Barbuda, où le Barbuda People’s Movement (BPM) s’impose comme force politique locale.
Les critiques — dont l’écrivaine Jamaica Kincaid dans *A Small Place* — dénoncent un régime familial dominé par les Bird, où les intérêts privés s’entremêlent aux fonds publics.
L’écrivaine Jamaica Kincaid
En 1994, à plus de 80 ans, Vere Bird se retire officiellement de la vie politique. Son fils Lester lui succède à la tête du parti et du gouvernement, prolongeant la dynastie. L’ALP gagne encore les élections de 1994 et de 1999, mais l’usure du pouvoir, les accusations de corruption — notamment autour de la Caisse de prestations médicales, où 120 millions de dollars caribéens manquent à l’appel — et la pression de l’opposition poussent à des réformes électorales. Une commission électorale indépendante est créée en 2001.
Nombre de sièges remportés par le United Progressive Party (UPP) en 2004, sur un total de 17, mettant fin à un demi-siècle de suprématie politique.
Tableau – Alternance politique après l’indépendance
| Période | Premier ministre | Parti au pouvoir |
|---|---|---|
| 1981–1994 | Vere Cornwall Bird | Antigua Labour Party (ALP) |
| 1994–2004 | Lester Bird | ALP |
| 2004–2014 | Baldwin Spencer | United Progressive Party (UPP) |
| Depuis 2014 | Gaston Browne | Antigua and Barbuda Labour Party (ABLP) |
En 2014, l’ALP, rebaptisé Antigua and Barbuda Labour Party (ABLP), revient au pouvoir sous la direction d’un nouveau leader, Gaston Browne, qui bat Lester Bird lors d’un congrès interne en 2012. Browne remporte ensuite les élections de 2014, puis des législatives anticipées en 2018, et conserve une majorité réduite en 2023. Sous son gouvernement, le pays affiche une orientation officiellement libérale sur le plan économique, tout en conservant un secteur public important.
Barbuda : terre commune, cyclone et « land grab »
Pendant que les alternances politiques se succèdent à Antigua, Barbuda cultive sa différence. En 1976, le Barbuda Local Government Act a consacré l’existence du Barbuda Council, organe autonome chargé de nombreux domaines locaux. En 2007, le Barbuda Land Act renforce encore cette spécificité en inscrivant dans la loi le principe d’usage commun de la terre par les Barbudans. Un registre foncier, une commission de planification et une autorité des parcs nationaux sont créés, sous l’égide du Conseil.
L’équilibre est fragile, mais globalement respecté jusqu’en 2017. Cette année-là, l’ouragan Irma, de catégorie 5, frappe de plein fouet Barbuda. Plus de 90 % des bâtiments sont endommagés ou détruits, un enfant de deux ans meurt, et le Premier ministre ordonne l’évacuation totale de l’île, menacée par un second cyclone. Pendant plusieurs semaines, Barbuda est inhabitée, une première depuis des siècles.
Les besoins de reconstruction estimés pour Barbuda suite à l’ouragan Irma s’élèvent à environ 222 millions de dollars.
Pour beaucoup de Barbudans, c’est le début d’une « land grab », une razzia foncière permettant aux investisseurs étrangers de s’approprier plages, lagunes et terres jusque-là protégées. Des projets gigantesques émergent, comme le Barbuda Ocean Club et son golf en zone humide protégée, financé par le projet Peace, Love and Happiness (PLH), ou encore un nouvel aéroport dont le tracé endommage des sites archéologiques et des zones de chasse et de culture traditionnelles avant de devoir être abandonné en 2019 en raison d’effondrements karstiques.
La reconstruction après l’ouragan Irma progresse lentement, avec seulement 91 maisons construites sur 150 prévues grâce à une subvention européenne. Des entrepreneurs locaux signalent des factures impayées, et un don philanthropique d’un million de dollars pour Barbuda est devenu injoignable. Une enquête sur la gestion des fonds post-catastrophe a été ouverte en 2024.
Le Barbuda People’s Movement, qui contrôle le siège parlementaire de l’île et le Conseil local, s’érige en défenseur de la terre commune. Le 1er août 2023, date symbolique de l’émancipation, le BPM annonce sa volonté de renverser toute loi mettant fin à la propriété collective. Pour Barbuda, l’histoire coloniale — celle d’une île concédée à une famille anglaise, exploitée pour ses troupeaux et ses esclaves — rend d’autant plus crucial l’enjeu du contrôle du territoire.
Tableau – Barbuda : quelques chiffres clés
| Indicateur | Valeur (approx.) |
|---|---|
| Superficie | 160,56 km² |
| Population (2011) | 1 634 habitants |
| Population de Codrington (2011) | ~1 300 |
| Part de personnes d’ascendance africaine | ~95 % |
| Bâtiments endommagés par Irma | > 90 % |
| Besoins financiers estimés (post-Irma) | ~222,2 millions USD |
Un patrimoine historique toujours vivant
L’histoire du pays à Antigua-et-Barbuda ne se lit pas seulement dans les archives ; elle s’inscrit dans la pierre des moulins à sucre, les ruines de plantations, les forts et les ports militaires. Betty’s Hope, près de Pares, présente aujourd’hui deux de ses moulins restaurés et un centre d’interprétation sur le système esclavagiste. Sur Barbuda, les ruines de Highland House ou les enclos de capture rappellent l’économie d’élevage pensée pour servir les Codrington.
Nelson’s Dockyard et Shirley Heights, restaurés depuis les années 1950, sont aujourd’hui des lieux de vie avec marinas, hôtels, restaurants et musées. Chaque dimanche soir, Shirley Heights se transforme en une grande fête avec barbecues, steel bands et reggae, offrant un mélange unique de patrimoine militaire et de culture populaire caribéenne.
Les sites amérindiens, de Jolly Beach à Antigua jusqu’aux grottes de Barbuda (Indian Cave, Dark Cave, Darby Sinkhole), témoignent d’une histoire encore en cours d’étude. Des universités et centres de recherche, comme le Barbuda Research Centre en lien avec la City University of New York, mènent des fouilles qui ont déjà mis au jour des squelettes arawaks, des artefacts cérémoniels comme l’« inhalateur du chien » en pierre, ou encore une dent de grand requin blanc fossile à Darby Cave.
Pour le visiteur d’aujourd’hui, il existe ainsi plusieurs niveaux de lecture : celui des plages et des resorts, celui des forts et des dockyards, et celui, plus discret, des grottes, des amas coquilliers, des anciennes plantations, où l’on entrevoit ce que fut réellement la construction de ces paradis touristiques.
Une société contemporaine marquée par son passé
L’Antigua-et-Barbuda indépendant du XXIe siècle est un petit État de quelque 100 000 habitants, largement urbain autour de St. John’s, où l’anglais officiel cohabite avec le créole local. L’économie repose majoritairement sur les services, en particulier le tourisme, qui a pris le relais du sucre depuis les années 1960. Des festivals comme le carnaval d’Antigua — organisé pour la première fois en 1957, en plein été, pour commémorer l’émancipation de 1834 et attirer des visiteurs — réinterprètent l’histoire de l’esclavage et de la liberté à travers la musique, les costumes et la fête de rue.
Malgré ses atouts, l’archipel reste confronté à des inégalités persistantes et à une forte dépendance au tourisme, le rendant vulnérable aux chocs économiques et climatiques. Des tensions internes, comme les questions foncières entre Antigua et Barbuda, ainsi que des problèmes de gouvernance (corruption, scandales financiers tel celui d’Allen Stanford en 2009) marquent le paysage politique. Enfin, la nation négocie encore son héritage colonial avec ses ambitions souveraines, comme en témoignent les débats sur une transition républicaine après la mort d’Élisabeth II.
De la plantation à la République ? Une histoire en cours d’écriture
Du point de vue historique, trois traits dominent. D’abord, une continuité géographique : Antigua et Barbuda ont toujours été au carrefour de flux — migrations amérindiennes, traite atlantique, routes navales britanniques, tourisme mondialisé. Ensuite, un héritage profond de la plantation et de l’esclavage, perceptible dans la structure sociale, la répartition des terres, la culture et même la musique. Enfin, une culture de résistance — des complots d’esclaves aux grèves syndicales, des revendications barbudanes aux débats actuels sur la réforme constitutionnelle.
En 2022, il a exprimé son intention de consulter la population par référendum sur l’éventuelle transformation du pays en République, rompant ainsi le dernier lien formel avec la monarchie britannique.
Gaston Browne, Premier ministre d’Antigua-et-Barbuda
L’histoire du pays à Antigua-et-Barbuda reste donc inachevée. Entre Waladli et Wa’omoni, entre Betty’s Hope et Nelson’s Dockyard, entre les moulins en ruine et les resorts cinq étoiles, c’est une même trajectoire qui se lit : celle d’un archipel passé des canots amérindiens aux mégayachts, de la servitude à la souveraineté, tout en se demandant, encore, qui contrôle vraiment la terre, la mer et la mémoire de ces îles.
Un retraité de 62 ans, avec un patrimoine financier supérieur à un million d’euros bien structuré en Europe, souhaite changer de résidence fiscale pour s’installer à Antigua-et-Barbuda, alléger sa fiscalité et diversifier ses investissements, tout en gardant un lien avec la France. Budget alloué : 10 000 euros pour l’accompagnement complet (conseil fiscal international, formalités de résidence, délocalisation et structuration patrimoniale), sans vente forcée d’actifs.
Après analyse de plusieurs destinations attractives (Antigua-et-Barbuda, Grèce, Chypre, Maurice), la stratégie retenue consiste à cibler Antigua-et-Barbuda pour son régime favorable aux investisseurs étrangers (absence d’impôt sur la fortune, fiscalité douce sur les revenus de source étrangère, possibilité de résidence ou citoyenneté par investissement), cadre de vie haut de gamme et environnement dollar-caribéen. La mission inclut : audit fiscal pré‑expatriation (exit tax, conventions fiscales), obtention de la résidence via investissement immobilier ou fonds souverain, transfert de résidence bancaire hors France, plan de rupture des liens fiscaux français (183 jours/an, centre d’intérêts économiques), et intégration patrimoniale globale pour réduire durablement la charge fiscale tout en maîtrisant les risques (contrôle français, substance économique réelle, adaptation à l’insularité).
Vous souhaitez vous expatrier à l'étranger : contactez-nous pour des offres sur mesure.
Décharge de responsabilité : Les informations fournies sur ce site web sont présentées à titre informatif uniquement et ne constituent en aucun cas des conseils financiers, juridiques ou professionnels. Nous vous encourageons à consulter des experts qualifiés avant de prendre des décisions d'investissement, immobilières ou d'expatriation. Bien que nous nous efforcions de maintenir des informations à jour et précises, nous ne garantissons pas l'exhaustivité, l'exactitude ou l'actualité des contenus proposés. L'investissement et l'expatriation comportant des risques, nous déclinons toute responsabilité pour les pertes ou dommages éventuels découlant de l'utilisation de ce site. Votre utilisation de ce site confirme votre acceptation de ces conditions et votre compréhension des risques associés.
Découvrez mes dernières interventions dans la presse écrite, où j'aborde divers sujets.