Histoire du pays en Égypte

Publié le et rédigé par Cyril Jarnias

Raconter l’histoire du pays en Egypte, c’est traverser plus de cinq millénaires d’expériences humaines, d’inventions, de conquêtes et de renaissances politiques. Rarement un territoire aura autant cristallisé, à lui seul, l’idée même de civilisation: depuis les premiers villages agricoles des rives du Nil jusqu’aux débats sur le rôle régional de l’Egypte au XXIᵉ siècle, en passant par les pyramides, les pharaons, les conquêtes perses, grecques, romaines puis arabes, ou encore la vague nationaliste du XXᵉ siècle.

Bon à savoir :

Pour comprendre l’Égypte contemporaine, il est essentiel de considérer les quatre piliers structurants de son histoire : le Nil comme colonne vertébrale géographique et économique, l’État comme une obsession permanente d’organisation, la religion comme langage traditionnel du pouvoir, et une position géopolitique qui a toujours attiré les convoitises. Ces couches successives sont toutes indispensables à la compréhension du pays.

Le Nil, matrice d’un pays et d’un Etat

Bien avant les pharaons, le Nil a fabriqué le cadre dans lequel l’histoire du pays en Egypte allait s’écrire. Le fleuve s’étire sur plus de 6 800 kilomètres, traverse ou drène onze pays africains, mais c’est dans sa vallée et son delta, sur quelques kilomètres de largeur seulement, que s’est élaborée une des premières sociétés étatiques du monde.

Exemple :

Dans l’Antiquité, la désertification du Sahara à partir du VIᵉ millénaire av. J.-C. a repoussé des populations pastorales vers la vallée du Nil. Les crues annuelles y déposaient un limon noir fertile, permettant une agriculture très productive. Les Égyptiens nommèrent cette région Kemet (« la Terre noire »), la distinguant du désert stérile appelé Deshret (« la Terre rouge »).

Le cycle du fleuve structure la vie économique et religieuse. L’année est découpée en trois saisons, directement calquées sur le Nil: Akhet (la crue), Peret (la germination) et Shemu (la récolte). Cette régularité inspire une vision du monde dominée par l’idée d’ordre et de stabilité, que résume la notion de Maât, principe de justice et d’équilibre cosmique. Le souverain aura précisément pour mission de maintenir cette Maât, à la fois dans la nature et dans la société.

Sans le Nil, pas de surplus agricoles, pas d’appareil d’Etat, pas de grandes constructions. Avec lui, l’Egypte dispose très tôt d’une base économique capable de nourrir des administrateurs, des artisans spécialisés, des scribes, des prêtres, des soldats – bref, tout ce qui permet l’émergence d’un pouvoir central puissant.

Le Nil, fondement de la civilisation égyptienne

Des villages néolithiques à l’unification du pays

Les premières communautés sédentaires apparaissent dès le 10ᵉ millénaire av. J.-C., autour d’une économie de broyage des céréales. À partir du VIᵉ millénaire, les tribus de Haute Egypte maîtrisent l’agriculture et l’élevage. Les cultures prédynastiques – Badarien puis surtout Nagada – développent une céramique raffinée, travaillent le cuivre et tissent un réseau d’échanges vers la Nubie, le Levant et la Méditerranée orientale.

Dans cette phase, le pays est déjà pensé comme un ensemble de deux régions: la Haute Egypte au sud, la Basse Egypte au nord. Chacune développe ses centres de pouvoir et ses dieux tutélaires. La compétition entre ces royaumes finit par déboucher sur un processus d’unification.

Attention :

Vers la fin du IVᵉ millénaire av. J.-C., le souverain Narmer (identifié au légendaire Ménès) unifie les « Deux Terres ». La Palette de Narmer le représente portant la couronne blanche de Haute-Égypte et la couronne rouge de Basse-Égypte, une imagerie politique fondatrice de l’idéologie pharaonique.

Cette unification n’est pas qu’un geste symbolique: elle permet la création d’une administration couvrant la vallée et le delta, avec une capitale installée à Memphis, au point de bascule entre les deux régions. Le pays se pense désormais comme un Etat unitaire, et ce cadre – Haute et Basse Egypte réunies – restera la référence jusqu’à l’époque contemporaine.

La machine pharaonique : Etat, religion et monumentalité

Avec les premières dynasties, entre le XXXIIᵉ et le XXVIIᵉ siècle av. J.-C., se met en place la matrice politique qui va dominer tout l’Ancien Empire. Le pharaon concentre les pouvoirs: chef militaire, juge suprême, grand prêtre, propriétaire théorique de toutes les terres. Il est perçu comme un être liminaire, à mi-chemin entre dieux et humains, chargé d’assurer la prospérité agricole, la cohésion sociale et la victoire au combat.

Bon à savoir :

L’État égyptien antique était structuré autour d’un vizir, numéro deux supervisant fiscalité et grands travaux. Le territoire était divisé en nomes, administrés par des nomarques dont le pouvoir augmenta avec le temps. Les temples, au-delà de leur rôle religieux, étaient des centres économiques cruciaux : ils stockaient les récoltes, redistribuaient les rations et employaient une main-d’œuvre considérable.

Ce système repose sur un outil décisif: l’écriture. Les premiers hiéroglyphes mûrissent à la fin de la période prédynastique, puis se stabilisent au cours des Iʳᵉ et IIᵉ dynasties. Les Égyptiens appellent ce système medu netjer, « paroles des dieux ». Il ne s’agit pas seulement de représenter des choses, mais de maîtriser un langage considéré comme agissant: écrire un nom, un sortilège ou une formule funéraire, c’est produire un effet réel dans le monde.

Bon à savoir :

Le système hiéroglyphique égyptien, composé de centaines de signes phonétiques et sémantiques, a donné naissance aux écritures cursives hiératique et démotique, utilisées pour la bureaucratie. À long terme, il a influencé les premiers alphabets du Sinaï, puis les écritures phénicienne et grecque, jetant ainsi les bases de nombreuses écritures modernes.

Tableau ci-dessous, une synthèse de la place de l’écriture dans l’organisation de l’Etat pharaonique:

DimensionRôle de l’écriture en Egypte ancienne
AdministrationRegistres fiscaux, cadastres, correspondance officielle
Religion d’EtatTextes des temples, hymnes, rituels, listes de rois
FunérairesTextes des pyramides, textes des sarcophages, Livre des Morts
ÉconomieContrats, reçus de livraisons, inventaires de biens
DiplomatieTraités, correspondances internationales (souvent en akkadien cunéiforme)
Culture savanteLittérature, enseignements moraux, traités médicaux et mathématiques

L’âge des pyramides et la première crise de l’Etat

L’Ancien Empire, entre la IIIᵉ et la VIᵉ dynastie, incarne l’apogée de la monarchie sacrale et de l’architecture monumentale. Sous Djoser, un architecte de génie, Imhotep, conçoit à Saqqarah un immense complexe funéraire dominé par la première pyramide à degrés, considérée comme le plus ancien édifice en pierre de taille de cette ampleur au monde. Elle cristallise une idée centrale: le tombeau royal comme « machine de résurrection », destinée à assurer l’ascension du pharaon vers le ciel.

Bon à savoir :

Les pyramides de Gizeh, dont la construction a été perfectionnée par les pharaons Snéfrou, Khéops, Khéphren et Mykérinos, ont été édifiées par des dizaines de milliers de travailleurs qualifiés et non par des esclaves. Ces ouvriers spécialisés étaient rémunérés, organisés en équipes, et bénéficiaient de nourriture, de logement et de soins sur les chantiers. Ils étaient épaulés par des paysans réquisitionnés pendant la saison des crues du Nil, période où les travaux agricoles étaient à l’arrêt.

Parallèlement, l’appareil religieux se complexifie. Le dieu solaire gagne en importance, notamment à Héliopolis, et la théologie façonne l’image d’un roi fils de Rê. Les Textes des pyramides, gravés à l’intérieur des monuments de la Vᵉ et de la VIᵉ dynastie, codifient un ensemble de formules magico-religieuses censées guider le souverain dans l’au-delà.

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Durée en années de la Première Période intermédiaire, une ère de fragmentation politique qui suivit l’effondrement de l’Ancien Empire égyptien.

Renaissance et maturité : le Moyen et le Nouvel Empire

Face à l’éclatement politique, un nouveau centre émerge à Thèbes, en Haute Egypte. Vers le début du IIᵉ millénaire av. J.-C., un souverain thébain, Montouhotep II, parvient à soumettre l’ensemble du pays et reconstitue l’unité. C’est la naissance du Moyen Empire, âge d’or de la littérature classique égyptienne et moment clé de consolidation administrative.

Le pouvoir renforce le contrôle des nomarques, développe de vastes projets d’irrigation, notamment dans le Fayoum, et relance l’exploitation des mines et carrières de Nubie. Les rois de la XIIᵉ dynastie, Amenemhat Iᵉʳ, Sésostris Iᵉʳ, Sésostris III, Amenemhat III, sont de grands bâtisseurs et administrateurs, qui déplacent la capitale vers une nouvelle ville, Itjtawy, tout en faisant de Thèbes un centre religieux majeur.

Astuce :

À partir du XVIIᵉ siècle av. J.-C., la stabilité du modèle égyptien est ébranlée par des chocs extérieurs. Des groupes venus du Levant, les Hyksôs, exploitent des faiblesses internes pour conquérir la Basse-Égypte et établir leur capitale à Avaris, dans le delta oriental. Ils s’approprient les titres et coutumes pharaoniques tout en introduisant des innovations militaires majeures, telles que le char de guerre léger, démontrant une capacité d’adaptation et d’assimilation réciproque.

Un pouvoir thébain subsiste dans le sud et finit, après des décennies de conflit, par reprendre l’avantage sous le règne d’Ahmôsis. L’expulsion des Hyksôs marque l’entrée dans le Nouvel Empire, période d’expansion impériale sans précédent, du Soudan au Levant. Thoutmosis III conduit une série de campagnes jusqu’à l’Euphrate, Hatshepsout développe le commerce vers le mystérieux pays de Pount, Amenhotep III règne sur un royaume opulent, tissé d’alliances diplomatiques.

Dans ce cadre, Thèbes devient la vitrine de la puissance égyptienne, avec les temples de Karnak et de Louxor et la nécropole de la Vallée des Rois. C’est là que seront enterrés les pharaons du Nouvel Empire, dont Toutankhamon, connu pour la richesse intacte de son tombeau.

Bon à savoir :

Au XIVᵉ siècle av. J.-C., le roi Amenhotep IV, en réaction au pouvoir croissant du clergé d’Amon à Thèbes, a instauré une réforme religieuse radicale. Il a promu le culte exclusif du disque solaire Aton, changé son nom en Akhenaton, déplacé la capitale à Amarna et interdit le culte public des autres dieux. Cette expérience, souvent qualifiée à tort de monothéiste, relève en réalité d’un hénothéisme exclusif, où l’existence des autres divinités n’est pas niée, mais leur vénération publique est proscrite.

Après une vingtaine d’années, la réforme s’effondre. Toutankhamon, puis ses successeurs, restaurent le panthéon traditionnel et ramènent la cour à Thèbes puis à Memphis. Le système pharaonique retrouve ses réflexes, mais la fracture n’a pas été sans conséquences. Dans les siècles qui suivent, le Nouvel Empire doit affronter des menaces extérieures – « Peuples de la mer », Libyens, Nubiens – et des troubles intérieurs. La XXᵉ dynastie voit se multiplier les scandales de vols de tombes, les grèves d’artisans de Deir el-Médineh, les rivalités entre pouvoir royal et grands prêtres d’Amon.

De l’éclatement à la domination étrangère

Avec la mort de Ramsès XI, dernier grand souverain du Nouvel Empire, l’Egypte entre dans une époque de morcellement prolongé. Au nord, des rois gouvernent depuis Tanis; au sud, les grands prêtres de Thèbes exercent un pouvoir quasi dynastique. Des chefs libyens intégrés dans l’armée finissent par fonder leurs propres dynasties. Plus tard, des rois kouchites venus de Nubie, comme Piânkhy (Piye) et Taharqa, réunifient brièvement le pays sous la XXVe dynastie, avant d’être eux-mêmes bousculés par de nouveaux venus: les Assyriens, qui saccagent Memphis et Thèbes au VIIᵉ siècle av. J.-C.

Bon à savoir :

Avant 332 av. J.-C., l’Égypte connaît une période d’instabilité et de domination étrangère. Après les dynasties saïtes soutenues par les Assyriens, elle est conquise par les Perses sous Cambyse II. Une brève restauration de pouvoir pharaonique est suivie d’un retour des Perses, réduisant considérablement la souveraineté indigène. À l’arrivée d’Alexandre le Grand, une partie des élites égyptiennes, fatiguées du joug achéménide, l’accueille donc en libérateur.

Le conquérant macédonien respecte les codes locaux: couronnement à Memphis, consultation de l’oracle d’Amon à Siwa, fondation d’une nouvelle capitale, Alexandrie, tournée vers la Méditerranée mais bientôt insérée dans le panthéon égyptien par la création de divinités hybrides comme Sérapis. Après sa mort, l’un de ses généraux, Ptolémée, s’empare du pays et fonde la dynastie lagide, qui régnera pendant près de trois siècles.

Bon à savoir :

Les Ptolémées gouvernent depuis Alexandrie, une ville cosmopolite et centre de savoir, mais adoptent les codes pharaoniques pour l’intérieur du pays. Ils se font représenter en pharaons dans les grands temples, maintiennent l’appareil religieux traditionnel et font de l’Égypte un acteur économique clé en Méditerranée, exportant du blé, du papyrus et de la verrerie, et important du bois, des métaux et des produits de luxe.

Cette prospérité attise l’appétit d’une nouvelle puissance montante: Rome. Englués dans leurs rivalités internes et leurs dépendances financières, les derniers Lagides, dont la célèbre Cléopâtre VII, voient se refermer le piège. Battus par Octavien à Actium, Cléopâtre et son allié Marc Antoine se suicident. En 30 av. J.-C., l’Egypte devient province romaine.

Egypte romaine, Egypte chrétienne, Egypte arabe

Sous Rome puis Byzance, l’Egypte est surtout un enjeu économique. Le pays est le « grenier à blé » de l’Empire. L’empereur contrôle directement la province, dont les élites grecques et égyptiennes gèrent l’administration locale sous l’œil d’un préfet équestre. Les empereurs se font encore figurer en pharaons sur les parois de certains temples, mais la religion traditionnelle commence à s’effriter.

Dès le Ier siècle de notre ère, le christianisme s’implante, d’abord dans les grandes villes comme Alexandrie, avant de gagner la vallée. Au fil des siècles, les moines égyptiens inventent de nouvelles formes de vie ascétique qui influenceront tout le christianisme oriental. La langue égyptienne, transcrite en lettres grecques enrichies de signes démotiques, donne naissance au copte, langue liturgique des chrétiens du pays.

Bon à savoir :

En 391, l’empereur Théodose interdit les cultes païens, entraînant la fermeture des temples et la fin de la gravure des hiéroglyphes au Vᵉ siècle, provoquant l’oubli d’une partie du patrimoine religieux et linguistique. Devenue province byzantine, l’Égypte est ensuite marquée par les guerres avec l’Empire sassanide, qui l’occupe brièvement au début du VIIᵉ siècle, et par les conflits théologiques entre chrétiens chalcédoniens et non chalcédoniens.

C’est dans ce contexte qu’apparaît un nouvel acteur: le jeune Etat musulman dirigé depuis Médine puis Damas. En 639, un général arabe, ‘Amr ibn al-‘Âs, convainc le calife Omar de l’intérêt stratégique de conquérir l’Egypte, riche et mal défendue. À la tête de quelques milliers d’hommes, il franchit la frontière orientale, prend successivement les villes de frontière, assiège la forteresse de Babylone, obtient, après plusieurs mois de combats et de négociations, la reddition des autorités byzantines.

Bon à savoir :

La convention avec Cyrus d’Alexandrie établit la souveraineté des conquérants sur l’Égypte contre un tribut. Les chrétiens, majoritaires, obtiennent le statut de *dhimmis* : protégés mais soumis à la *jizya* (impôt), ils conservent leurs églises et leur hiérarchie. Beaucoup, persécutés auparavant par Byzance pour des divergences doctrinales, perçoivent ce nouveau régime comme moins oppressif. Le patriarche copte Benjamin, en exil, est rappelé et rétabli dans ses fonctions.

Amr fonde une nouvelle capitale, Fusṭat, près de l’ancienne Babylone. De là, les gouverneurs omeyyades puis abbassides administrent une province stratégique, où se met en place un système de garnison arabe dominant une majorité égyptienne encore chrétienne et copte pendant plusieurs siècles. L’arabisation et l’islamisation du pays sont lentes, s’accélérant vers le IXᵉ et le Xᵉ siècle, jusqu’à faire des musulmans la majorité.

De province du califat à centre du monde islamique

Entre le VIIᵉ et le XIᵉ siècle, l’Egypte change plusieurs fois de statut. D’abord province dépendante de Damas puis de Bagdad, elle gagne une autonomie de fait avec la dynastie des Toulounides, puis avec les Ikhchidides. Dans ces périodes, les gouverneurs parviennent à contrôler les ressources fiscales locales, cultivent leur propre armée et se posent en arbitres entre le centre califal et les forces régionales.

Bon à savoir :

En 969, la dynastie chiite ismaélienne des Fatimides conquiert l’Égypte. Leur général Jawhar fonde alors la ville-palais d’al-Qâhira (Le Caire) pour abriter le calife et son armée. Il y fait construire la mosquée al-Azhar, qui devient un centre de diffusion de la doctrine fatimide avant d’être une grande université sunnite. Sous leur règne, l’Égypte devient le cœur d’un califat s’étendant sur le Maghreb, la Syrie, le Hedjaz et une partie de la Méditerranée.

Sous les Fatimides puis leurs successeurs ayyoubides et mamelouks, la vallée du Nil redevient un centre majeur de la politique islamique. Saladin, qui renverse les Fatimides au XIIᵉ siècle, restaure le sunnisme et organise la résistance aux Croisés. Au XIIIᵉ siècle, les Mamelouks d’origine turque puis circassienne, anciens esclaves-soldats, s’emparent du pouvoir, repoussent les Mongols à Aïn Djalout, achèvent d’évacuer les derniers bastions latins de Palestine.

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La peste noire emporte près de 40 % de la population du Caire au XIVᵉ siècle.

En 1517, un nouvel empire venu d’Anatolie, l’Empire ottoman, bat les Mamelouks et annexe l’Egypte. Le pays devient une province indispensable mais subordonnée d’Istanbul. Les Mamelouks continuent toutefois à jouer un rôle dans la gestion quotidienne, tandis que le sultan ottoman se proclame calife du monde sunnite.

De la province ottomane à la construction d’un Etat moderne

À la fin du XVIIIᵉ siècle, l’équilibre fragile qui liait Istanbul au Caire est bousculé par l’irruption des puissances européennes. L’expédition de Bonaparte en 1798, même si elle ne dure que quelques années, marque un choc durable: la supériorité militaire et scientifique de la France, les relevés systématiques des antiquités, la découverte de la pierre de Rosette – qui permettra au XIXᵉ siècle de déchiffrer les hiéroglyphes – accélèrent la prise de conscience de l’écart technologique avec l’Europe.

Après le départ des Français, un officier albanais au service des Ottomans, Méhémet Ali (Muhammad Ali), parvient à éliminer ses rivaux, notamment les derniers Mamelouks, et à se faire reconnaître comme gouverneur. Très vite, il transforme cette fonction en quasi souveraineté héréditaire. En s’appuyant sur une armée de conscription, des réformes agraires, des manufactures d’Etat et un contrôle étroit des exportations, il construit une puissance régionale qui s’étend temporairement sur la Syrie, une partie de l’Arabie, du Soudan et même de la Grèce.

Bon à savoir :

Le projet de modernisation de l’Égypte, basé sur la mobilisation forcée des paysans et une économie dirigée, l’a intégrée à l’économie-monde industrielle via la culture du coton pour l’Europe, le développement des routes et l’adoption de techniques modernes. Cependant, l’endettement, les rivalités avec l’Empire ottoman et la méfiance des puissances britannique et française ont conduit à une mise sous tutelle financière du pays.

L’ouverture du canal de Suez en 1869 consacre l’importance stratégique de l’Egypte comme passage obligé entre Méditerranée et océan Indien. Mais elle achève aussi d’en faire une proie pour les impérialismes européens. En 1882, sous prétexte de rétablir l’ordre face à un mouvement nationaliste mené par Ahmed ‘Urabi, le Royaume-Uni bombarde Alexandrie puis occupe le pays. Officiellement, l’Egypte reste province ottomane, puis protectorat britannique à partir de 1914. Dans les faits, Londres contrôle l’armée, la diplomatie, les finances.

Nationalisme, monarchie et révolution républicaine

Au tournant du XXᵉ siècle, la société égyptienne bouillonne. L’essor d’une bourgeoisie urbaine, l’émergence de partis politiques, la diffusion des idées libérales et nationalistes nourrissent une contestation croissante du « protectorat ». Après la Première Guerre mondiale, une délégation conduite par Saad Zaghloul réclame l’indépendance à la conférence de Paris. Son arrestation déclenche en 1919 une vague de manifestations sans précédent dans tout le pays, urbaines et rurales, musulmanes et chrétiennes confondues.

Bon à savoir :

En 1922, sous la pression, Londres reconnaît une indépendance limitée de l’Égypte. Le sultan Fouad devient roi. Une constitution libérale en 1923 instaure une monarchie parlementaire, dominée électoralement par le parti nationaliste Wafd. Cependant, le roi conserve des pouvoirs étendus et les Britanniques gardent le contrôle de la défense, des communications impériales et du Soudan. Les interventions répétées de l’armée britannique et les modifications unilatérales de la constitution entretiennent un climat de frustration politique.

La Seconde Guerre mondiale renforce encore la présence militaire britannique dans le pays. En 1952, la situation est explosive: corruption du régime, humiliation de défaites face à Israël, ressentiment anti-britannique. Un groupe d’officiers, les « Officiers libres », emmenés par Gamal Abdel Nasser et Mohammed Naguib, renverse le roi Farouk en juillet. La monarchie est abolie l’année suivante, la République proclamée. Le nouveau pouvoir dissout les partis, restructure la vie politique autour d’un Conseil de commandement de la révolution.

Bon à savoir :

Nasser s’est imposé en comprenant que l’Égypte devait se libérer de la tutelle occidentale pour assurer sa souveraineté. Pour mobiliser la région, il a proposé le panarabisme comme récit fédérateur.

Nasser et l’Egypte, « grande sœur » du monde arabe

Dans les années 1950 et 1960, l’histoire du pays en Egypte se confond largement avec celle du nationalisme arabe. Nasser construit un Etat autoritaire mais porteur de promesses sociales: réforme agraire limitant la grande propriété, nationalisations, développement du secteur public, industrialisation, extension de l’éducation et de la santé. Son discours d’« arabisme » combine appel à l’unité des peuples arabes, anti-impérialisme et revendication de justice sociale.

Exemple :

En réponse au retrait du financement américain et britannique pour le barrage d’Assouan, le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez en 1956. Cette décision déclenche une intervention militaire conjointe de la France, du Royaume-Uni et d’Israël. Cependant, une pression diplomatique conjointe des États-Unis et de l’URSS force les agresseurs à se retirer. Cet épisode, survenu dans le contexte du refus de Nasser des alliances occidentales et de son rôle dans le Mouvement des non-alignés, a fait de l’Égypte un symbole pour les peuples du Sud de la capacité d’un pays postcolonial à résister aux anciennes puissances coloniales.

Cette aura se renforce avec la création de la République arabe unie, union éphémère mais très médiatisée avec la Syrie entre 1958 et 1961, et avec le soutien actif du Caire aux mouvements de libération, de l’Algérie au Yémen. Le soft power égyptien rayonne aussi par d’autres canaux: cinéma, musique, littérature, presse arabe de référence.

Attention :

La défaite de 1967 contre Israël entraîne la perte de territoires et brise le mythe d’invincibilité. Le régime survit, mais il est miné par la concentration militaire du pouvoir, l’absence de pluralisme et des erreurs économiques qui compromettent son avenir.

De Sadate à Moubarak : paix froide et autoritarisme routinier

À la mort de Nasser en 1970, son vice-président Anouar el-Sadate hérite d’un pays meurtri, économiquement fragile mais doté d’un capital symbolique encore fort. Rapidement, il opère plusieurs réorientations stratégiques. Sur le plan interne, il lance la politique d’« infitah », ouverture économique destinée à attirer capitaux privés et investissements étrangers, rompt partiellement avec le socialisme d’Etat. Sur le plan externe, il se rapproche des Etats-Unis, expulse les conseillers soviétiques, prépare une nouvelle confrontation militaire limitée avec Israël pour briser le statu quo.

Exemple :

En 1973, l’armée égyptienne franchit le canal de Suez, surprenant Israël et mettant fin au mythe de son invincibilité. Bien que la guerre n’ait pas eu de vainqueur décisif, le président égyptien Anouar el-Sadate utilisa cet événement pour justifier un tournant diplomatique. Il se rendit à Jérusalem en 1977, puis signa les accords de Camp David en 1978 sous l’égide du président américain Jimmy Carter, aboutissant au premier traité de paix entre un État arabe et Israël. L’Égypte récupéra ainsi la péninsule du Sinaï, mais cette initiative lui valut la colère d’une partie du monde arabe et une suspension temporaire de la Ligue arabe.

À l’intérieur, le président joue une partition délicate: il desserre certains contrôles, autorise un relatif pluralisme, réhabilite en partie les courants islamistes pour contrebalancer les nassériens et la gauche, tout en maintenant un régime très présidentiel. Cette ambiguïté se retourne contre lui: en 1981, lors d’un défilé militaire, il est assassiné par un commando djihadiste issu de l’armée.

Bon à savoir :

Le successeur d’Anouar el-Sadate, Hosni Moubarak, maintient la politique étrangère de son prédécesseur : respect du traité de paix avec Israël, alliance stratégique avec les États-Unis (avec une aide militaire annuelle substantielle) et rôle de médiateur régional (question palestinienne, guerre du Golfe de 1991). Sur le plan intérieur, le régime se durcit : l’état d’urgence, instauré après l’assassinat de Sadate, devient permanent, les élections sont contrôlées et l’opposition est harcelée, bien qu’une certaine marge soit laissée aux Frères musulmans et à quelques partis légaux.

L’Egypte continue de se présenter comme la « grande sœur » du monde arabe, forte de sa population la plus nombreuse, de son armée puissante, de son poids culturel. Mais derrière cette façade, les déséquilibres économiques s’aggravent: surendettement, chômage massif des jeunes, inégalités criantes, corruption perçue comme endémique, frustration face à la perspective d’une succession héréditaire au profit du fils du président.

Révolution, contre-révolution et repli intérieur

En janvier 2011, dans le sillage des soulèvements tunisien puis libyen, une mobilisation sans précédent éclate en Egypte. Elle rassemble des jeunes urbains connectés, des classes moyennes paupérisées, des militants de longue date, des syndicats, des islamistes. La place Tahrir devient l’épicentre d’un mouvement qui réclame la fin du régime, la justice sociale, la dignité. Après 18 jours de manifestations et sous la pression de l’armée, Hosni Moubarak démissionne. Beaucoup imaginent alors une transition vers un système plus ouvert, fondé sur la responsabilité politique des dirigeants, le respect des droits et des libertés.

Exemple :

À la suite d’élections libres en 2012, les Frères musulmans, profitant de leur ancrage social, remportent le Parlement et la présidence avec Mohamed Morsi. Cependant, cette transition est marquée par des difficultés : des institutions fragiles, une économie en déclin, et des tensions croissantes avec les forces laïques et l’appareil sécuritaire. La situation se dégrade notamment après un décret constitutionnel controversé de Morsi visant à le protéger temporairement des recours judiciaires, illustrant les défis d’un apprentissage chaotique du pouvoir.

En juin 2013, de gigantesques manifestations réclament son départ. L’armée, dirigée par le général Abdel Fattah al-Sissi, intervient, destitue le président et suspend la constitution. La répression qui s’ensuit, notamment contre les partisans des Frères musulmans, est d’une ampleur inédite dans l’histoire récente de l’Egypte. Des centaines de personnes sont tuées lors de la dispersion de sit-in, des milliers arrêtées, la confrérie classée « organisation terroriste ».

Un nouveau texte constitutionnel est adopté en 2014, puis amendé en 2019 pour renforcer encore le rôle politique des forces armées et prolonger les mandats présidentiels. Sissi se fait élire, puis réélire, à la faveur de scrutins très encadrés. Les principaux contre-pouvoirs – partis d’opposition, médias indépendants, ONG – sont étroitement surveillés, voire neutralisés.

Bon à savoir :

Sur le plan régional, l’Égypte dispose d’atouts militaires (une des armées les plus puissantes du monde arabe), stratégiques (contrôle du canal de Suez) et diplomatiques (rôle de médiation ponctuel). Cependant, son influence est considérée en recul face à l’activisme et au soutien financier des puissances du Golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Les priorités du pouvoir sont largement tournées vers l’intérieur: lutte contre des insurrections djihadistes, surtout dans le Sinaï, grands projets d’infrastructures, gestion d’une dette écrasante, inflation, crise de l’eau autour du barrage de la Renaissance éthiopien. Les questions de droits humains, de pluralisme politique, d’équilibre civilo-militaire, restent au cœur des critiques formulées par de nombreux observateurs.

Le tableau ci-dessous permet de visualiser les grandes phases politiques modernes:

PériodeRégime et caractéristiques principales
1805 – fin XIXᵉ siècleDynastie de Muhammad Ali, modernisation, autonomie croissante vis-à-vis d’Istanbul
1882 – 1922Occupation britannique de fait, Khedivat puis Sultanat sous tutelle
1922 – 1952Royaume d’Egypte, indépendance limitée, monarchie constitutionnelle fragile
1952 – 1970République nassérienne, panarabisme, socialisme d’Etat, confrontation avec l’Occident
1970 – 1981Présidence Sadate, ouverture économique, paix avec Israël, bascule vers les Etats-Unis
1981 – 2011Présidence Moubarak, autoritarisme stable, rôle régional de médiateur, montée du mécontentement
2011 – 2013Transition révolutionnaire, élections pluralistes, présidence Morsi, tensions aiguës
2013 – aujourd’huiRégime de Sissi, restauration autoritaire, priorités sécuritaires et économiques

Continuités et ruptures dans l’histoire du pays en Egypte

Face à cette longue trajectoire, il est tentant de ne retenir que les flamboyances: pyramides, pharaons, conquêtes, révolutions. Pourtant, plusieurs fils rouges traversent les siècles et aident à comprendre les permanences derrière les transformations.

La première, évidente, est la centralité du Nil. De l’agriculture pharaonique irriguée par les crues naturelles aux négociations contemporaines sur le partage des eaux avec l’Ethiopie et le Soudan, le fleuve reste la condition matérielle de l’existence même du pays. Aujourd’hui encore, plus de 90 % de la population vit à proximité de ses rives.

Bon à savoir :

Dans cette région, l’État central, sous ses diverses formes historiques (pharaonique, califal, ottoman, monarchique ou républicain), constitue un horizon structurant, s’appuyant sur une bureaucratie dense. Il se caractérise par une méfiance envers les particularismes locaux et valorise une administration unificatrice pour un territoire étroit et peuplé. Depuis l’époque moderne, l’institution militaire y joue un rôle disproportionné, garant de la cohésion nationale et acteur politique autonome.

La troisième constante tient au rapport entre identité égyptienne et appartenances plus larges. Sous les pharaons, l’Egypte se pense comme un monde à part, même si elle échange intensément avec Nubie, Levant, Méditerranée. À l’époque gréco-romaine, elle est à la fois province cosmopolite et gardienne d’une tradition millénaire. Avec l’islam, l’Egypte devient à la fois un pays arabe, africain et musulman. Au XXᵉ siècle, Nasser théorise la compatibilité entre patriotisme égyptien et nationalisme arabe, puis d’autres discours insistent tantôt sur l’africanité, tantôt sur l’appartenance islamique, tantôt sur la singularité culturelle du pays.

Bon à savoir :

L’histoire de l’Égypte est marquée par des relations changeantes entre religion et pouvoir, du pharaon divin au calife, jusqu’aux dirigeants modernes alternant entre alliances islamistes et discours laïc. Ces usages politiques du religieux coexistent avec une diversité de pratiques populaires, cultes locaux et syncrétismes, illustrant que la société égyptienne ne peut être réduite à une seule idéologie.

Au terme de ce parcours, l’Egypte apparaît moins comme un décor figé de cartes postales que comme un laboratoire d’expériences politiques, religieuses et sociales, constamment recomposées autour de quelques données de base – le fleuve, la vallée, la densité humaine, la position géographique. C’est cette capacité à se réinventer sur un socle ancien qui continue de faire de l’histoire du pays en Egypte un objet d’étude inépuisable, et un miroir souvent troublant des questions que se posent encore aujourd’hui de nombreux Etats entre héritage, souveraineté et mondialisation.

Pourquoi il est préférable de me contacter ? Voilà un exemple concret :

Un retraité de 62 ans, avec un patrimoine financier supérieur à un million d’euros bien structuré en Europe, souhaitait changer de résidence fiscale pour s’expatrier en Égypte, optimiser sa charge imposable et diversifier ses investissements, tout en gardant un lien avec la France. Budget alloué : 10 000 euros pour l’accompagnement complet (conseil fiscal, formalités administratives, délocalisation et structuration patrimoniale), sans vente forcée d’actifs.

Après analyse de plusieurs destinations attractives (Égypte, Grèce, Chypre, Maurice), la stratégie retenue a consisté à cibler l’Égypte pour sa fiscalité globalement modérée, son coût de vie très inférieur à celui de la France (Le Caire ou Alexandrie ~50% moins cher que Paris) et ses opportunités immobilières et de revenus en devises étrangères (zones touristiques, locations saisonnières). La mission a inclus : audit fiscal pré‑expatriation (exit tax ou non, report d’imposition), obtention de la résidence de long séjour, couverture santé locale et complémentaire, transfert de résidence bancaire, plan de rupture des liens fiscaux français (183 jours/an hors de France, centre d’intérêts économiques), mise en relation avec un réseau local (avocat, immigration, notaire, interlocuteurs francophones) et intégration patrimoniale (analyse et restructuration si nécessaire) pour sécuriser la convention fiscale et limiter les risques de double imposition et de contrôles français.

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A propos de l'auteur
Cyril Jarnias

Expert en gestion de patrimoine internationale depuis plus de 20 ans, j’accompagne mes clients dans la diversification stratégique de leur patrimoine à l’étranger, un impératif face à l’instabilité géopolitique et fiscale mondiale. Au-delà de la recherche de revenus et d’optimisation fiscale, ma mission est d’apporter des solutions concrètes, sécurisées et personnalisées. Je conseille également sur la création de sociétés à l’étranger pour renforcer l’activité professionnelle et réduire la fiscalité globale. L’expatriation, souvent liée à ces enjeux patrimoniaux et entrepreneuriaux, fait partie intégrante de mon accompagnement sur mesure.

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