Alors que plus de neuf habitants sur dix vivent déjà en ville, les prochaines années s’annoncent décisives pour l’avenir urbain de la Turquie. Sous la pression combinée de la croissance démographique, de la transition économique, du risque sismique et du dérèglement climatique, le pays empile les chantiers : infrastructures de transport, “smart cities”, rénovation sismique, grands équipements publics, corridors ferroviaires, nouvelles formes de logement social, plans climat locaux, réseaux verts et bleus…
Montant en livres turques des investissements publics programmés pour l’année 2026.
Une stratégie nationale pour des villes “vivables et durables”
Au cœur de cette dynamique, l’État tente de remettre de l’ordre dans un urbanisme longtemps dominé par l’expansion rapide, la promotion immobilière et les grands travaux. Le ministère de l’Environnement, de l’Urbanisation et du Changement climatique (MoEUCC) a posé une vision nationale claire avec la Stratégie nationale des villes intelligentes 2020‑2023 : “des villes vivables et durables qui ajoutent de la valeur à la vie”.
Cette feuille de route, structurée en objectifs stratégiques et une quarantaine d’actions, oblige toutes les villes de plus de 50 000 habitants à élaborer des stratégies locales de ‘smart city’ et leurs propres feuilles de route. Elle s’appuie sur des cadres de référence nationaux comme les 10e et 11e plans de développement, le document KENTGES (Stratégie intégrée de développement urbain 2010‑2023) et le plan directeur Transport et Logistique 2053, qui accorde une place centrale aux mobilités intelligentes.
Parallèlement, la Turquie met à jour ses instruments climatiques : stratégie climat, plans d’action, loi climat en préparation, contribution déterminée au niveau national (NDC) relevée avec un objectif de réduction d’émissions de 41 % à horizon 2030, et surtout un engagement “zéro émission nette” à l’horizon 2053. Dans ce cadre, les villes deviennent la première ligne de front : en 2015, elles représentaient déjà 65 % des émissions nationales de CO₂, 81 % des émissions du secteur énergétique et près de 70 % du résidentiel.
L’atelier national ‘Building climate-smart and resilient cities in Türkiye: Climate Action Planning and Green Urban Infrastructure’, organisé à Ankara avec la Banque mondiale, a marqué un tournant. Il a réuni des ministères, les grandes villes (Ankara, Istanbul, Izmir, Antalya, Gaziantep, Konya, Samsun, Sakarya), des institutions financières internationales (AFD, AIIB, BERD, IDB, DBSA) et des experts. Les thèmes centraux étaient les infrastructures vertes, la planification climatique et les financements innovants. Les travaux ont abouti à un rapport de synthèse et à des projets concrets.
Pour comprendre l’ampleur des projets à venir, il faut partir des vulnérabilités.
La Turquie est désormais un pays urbain. Selon les sources, la population urbaine représente entre 75 % et plus de 93 % de la population totale, contre à peine 25 % en 1950. Les projections annoncent 80 % d’urbanisation en 2030, 86 % en 2050. Cet exode rural continu alimente une demande structurelle de logements – estimée à environ 800 000 unités par an – que la production récente n’a couverte qu’à moitié. D’où une pénurie chronique, des prix tendus et une pression forte sur la régénération des tissus existants.
La Turquie présente un risque climatique majeur avec un score de vulnérabilité de 9/10. Elle a subi plus de 8 200 événements extrêmes entre 2010 et 2021, causant des milliers de décès et des milliards de dollars de pertes. La menace d’élévation du niveau de la mer expose 22 millions d’habitants dans les zones côtières basses, risquant de submerger 1 600 km² et de déplacer plus de 214 000 personnes.
Enfin, le risque sismique reste omniprésent. Les séismes de février 2023 ont rappelé brutalement l’urgence de renforcer les bâtiments et les infrastructures. Le plan de développement national fait d’ailleurs de la création de “zones urbaines résilientes aux séismes et au changement climatique” l’un de ses axes majeurs. Des plans de réduction des risques de catastrophe (PDRRP) ont été préparés dans les 81 provinces, complétés par un plan national de réduction des risques piloté par l’agence de gestion des catastrophes AFAD/DEMP.
Infrastructures de transport et grands projets : structurer la croissance urbaine
L’un des piliers du développement urbain à venir en Turquie reste l’investissement massif dans les infrastructures de transport, qui redessinent les corridors de croissance, la localisation des activités et la valeur foncière.
En 2026, le seul secteur “Transport et communication” capte 26,5 % du budget d’investissement public, avec un accent sur les chemins de fer à grande vitesse, les lignes de connexion logistique et les grands axes interurbains. L’objectif est double : renforcer le rôle de hub euro-asiatique du pays et décongestionner les métropoles en s’appuyant sur des alternatives au tout‑automobile.
L’essor du rail : mailler le territoire de lignes rapides
Depuis 2002, la Turquie a investi près de 64 milliards de dollars dans son réseau ferré, en ajoutant plus de 3 000 km de voies, dont plus de 2 200 km de lignes à grande vitesse ou interurbaines. Les plans à moyen terme sont ambitieux : atteindre 17 500 km de voies en 2028, puis 28 500 km en 2053, avec une part croissante de lignes doubles et signalisées.
Parmi les projets phares, la liaison à grande vitesse Ankara–Kırıkkale–Çorum–Samsun constitue une colonne vertébrale nord‑sud qui connectera la capitale au port de la mer Noire. Le corridor complet de 293 km doit ramener le trajet Ankara–Samsun à 2h30, transporter jusqu’à 12 millions de voyageurs et 14 millions de tonnes de fret par an, et articuler l’axe nord avec le port méditerranéen de Mersin via des extensions au sud. Le seul tronçon Delice–Çorum est conçu pour 200 km/h, avec une livraison attendue vers la fin de la décennie.
En parallèle, d’autres corridors sont en chantier vers Izmir, Bursa, Gaziantep ou la frontière bulgare à Kapıkule, tandis qu’une extension de 509 km le long de la côte de la mer Noire est à l’étude, entre Samsun et Sarp, en desservant Ordu, Giresun, Trabzon et Rize. Ces axes ferrés ne sont pas de simples infrastructures de transport : ils structurent les décisions de localisation des zones logistiques, des parcs industriels, des nouveaux quartiers, et donc la forme des villes.
Autoroutes, tunnels et ponts : désengorger les métropoles
Les grands axes routiers complètent ce maillage. L’autoroute Istanbul–Izmir, inaugurée en 2019, a réduit le temps de trajet de 8–10 heures à 3h30, tout en augmentant considérablement la valeur des terrains intermédiaires. Connectée au pont Osman Gazi sur le golfe d’Izmit, elle illustre la stratégie de “corridors de développement” où routes, zones économiques et projets immobiliers se répondent.
Longueur en kilomètres du périphérique autoroutier Nord Marmara qui contourne Istanbul.
Les projets de tunnels sous‑marins jouent aussi un rôle structurant. Le tunnel routier Eurasia (Avrasya), double‑niveau, relie les deux rives d’Istanbul en 15 minutes, contre parfois plus d’une heure et demie auparavant. Le Marmaray, tunnel ferroviaire immergé, transporte déjà 1,7 million de passagers par jour et a réduit les temps de traversée à quatre minutes. À moyen terme, le “Grand Tunnel d’Istanbul” à trois niveaux, combinant deux chaussées routières et une ligne de métro, doit encore renforcer l’interconnexion des réseaux et désaturer les axes de surface.
Les nouvelles infrastructures de transport (aéroport, canal, autoroutes) ne sont pas neutres. Elles redistribuent la pression immobilière vers de nouveaux pôles : les zones autour de l’aéroport d’Istanbul et du futur Canal Istanbul, les franges nord de la métropole, ainsi que les villes moyennes desservies par ces nouveaux axes.
Canal Istanbul et mégaprojets : catalyseurs ou risques pour le territoire ?
Parmi les projets les plus controversés, le Canal Istanbul – un chenal artificiel de 45 km parallèle au Bosphore – illustre le lien intime entre géostratégie, économie et urbanisation. Destiné à sécuriser et fluidifier le trafic maritime (environ 48 000 navires franchissent chaque année le Bosphore), il implique la requalification massive de 152 km² de territoire, dont 37,5 km² pour le canal lui‑même, en traversant le lac de Küçükçekmece et des zones de barrage.
Les annonces autour du canal ont déjà déclenché une flambée des prix fonciers dans les districts concernés, transformés en gigantesque laboratoire de spéculation urbaine. La question pour les années à venir sera de savoir si la planification urbaine, encore en cours de définition, permettra de contenir les effets de mitage, de préserver les écosystèmes fragiles et de garantir des quartiers résilients face au risque sismique et hydrique, ou si l’on assistera à une extension peu contrôlée de la tache urbaine.
Villes intelligentes : le numérique comme levier de transition urbaine
Au-delà des infrastructures lourdes, la Turquie mise fortement sur la transformation numérique de ses villes. Un marché estimé à près de 1,75 milliard de dollars d’ici 2024 se structure autour de la gestion des mobilités, de l’énergie, des déchets, de la gouvernance ou encore de la sécurité.
Le site officiel akillisehirler.gov.tr recense les initiatives, tandis que des acteurs comme SAMPAŞ ou l’institut NOVUSENS accompagnent depuis des années les municipalités dans le déploiement de plateformes numériques, de systèmes d’information géographique ou de solutions “Smart Box” et “Smart Municipality”.
Istanbul, laboratoire de la smart city turque
Istanbul a lancé une transformation intelligente d’ampleur dès 2015, en visant explicitement un statut de “ville la plus intelligente du monde” à l’horizon 2029. La métropole s’appuie sur sa société technologique municipale İSBAK pour développer des projets dans la mobilité, l’environnement, l’énergie, la gouvernance et les services aux habitants.
Parmi les dispositifs opérationnels ou en développement pour améliorer les services urbains et la qualité de vie.
Système de carte intelligente unifiée pour les transports et services urbains, réseau de vélos en libre‑service (İSBİKE) et parkings gérés numériquement (İSPARK).
Centre de contrôle du trafic et systèmes de détection électronique (EDS) pour une circulation optimisée.
Compteurs intelligents, supervision temps réel des réseaux d’eau (SCADA) et centrale de surveillance de la qualité de l’air.
Centrale d’incinération d’ordures ménagères avec valorisation énergétique pour une gestion durable.
Centre d’innovation urbaine (Zemin Istanbul) et ‘living lab’ à Başakşehir pour tester des services innovants en conditions réelles.
L’extension du métro – plus de 250 km aujourd’hui, 200 km supplémentaires en construction – s’accompagne d’un développement intensif des systèmes de transport intelligents : panneaux d’information dynamique, régulation adaptative des feux, applications mobiles multimodales. Des services de location de voitures à la minute et de trottinettes électriques partagées complètent l’écosystème.
Ankara, Izmir, Bursa, Konya : des projets ciblés
Ankara mise également sur une panoplie d’outils intelligents : caméras de ville et de trafic, système de transport intelligent (informations en temps réel, panneaux, cartographie des densités), gestion intégrée des déchets, pilotage intelligent de l’eau potable via SCADA, carte AnkaraKart pour les transports. La capitale développe par ailleurs un plan de mobilité urbaine durable (SUMP) appuyé par des financements britanniques (programme Global Future Cities) et l’expertise d’ONU‑Habitat, qui a débouché sur une première génération de projets prioritaires conciliant accessibilité, transition bas‑carbone et inclusion.
Montant en millions d’euros du prêt de la BERD pour la construction de la ligne de métro Fahrettin Altay–Narlidere à Izmir.
Bursa s’est dotée d’un département “Ville intelligente & innovation” qui coordonne cinq axes : mobilité, gouvernance, environnement, société, santé. Le système SCADA de l’opérateur d’eau BUSKİ permet une gestion fine des réseaux, tandis que des projets d’énergie issue du biogaz, d’incinération des boues d’épuration ou de centrales solaires municipales illustrent l’intégration croissante de l’énergie dans la planification urbaine.
La ville de Konya s’est imposée comme une référence nationale en matière de transport urbain durable. Elle déploie un système d’information voyageurs en temps réel (ATUS), un poste centralisé de gestion du trafic (METIS), un service de vélos en libre-service et un réseau de plus de 500 km de pistes cyclables. De plus, elle expérimente un tramway sans caténaires, une innovation qui élimine les poteaux et câbles aériens pour préserver l’espace public.
Un marché des solutions urbaines dopé par les financements internationaux
Ces projets sont largement soutenus par des banques et agences internationales. La Banque mondiale a lancé dès 2016 le programme “Sustainable Cities” en Turquie, avec des tranches de 133 millions, 91,5 millions puis 560 millions de dollars pour financer des infrastructures urbaines durables. La BERD, via son programme “Green Cities”, accompagne Izmir, Ankara, Istanbul, Gaziantep et Bursa. L’Agence américaine USTDA a créé l’initiative “U.S.–Türkiye Next Generation Cities”, finançant des études à Istanbul (gestion de congestion), Gaziantep (feuille de route smart city), Ankara (optimisation des lignes de bus) ou encore sur le campus de l’université du Moyen‑Orient (METU smart campus).
Cette constellation de financements traduit une conviction partagée : l’avenir urbain turc se jouera aussi dans la capacité des villes à exploiter les données, à interconnecter les réseaux, à économiser les ressources et à associer les citoyens à la décision.
Urbanisme climato‑résilient : nature en ville, plans climat et adaptation
Si les technologies occupent le devant de la scène, l’agenda urbain turc est tout autant façonné par la nécessité de s’adapter au changement climatique et de réduire les émissions.
Plans climat locaux et réseaux de villes
Une étude récente montre que 23 métropoles turques sur 30 disposent déjà d’un plan local d’action climat (LCCAP), dont 18 dans le format européen des Plans d’action énergie durable et climat (SECAP). Vingt‑sept villes ont rejoint le Pacte mondial des maires pour le climat et l’énergie. Un réseau spécifique, la “Sustainable Urban Development Network”, rassemble 20 municipalités – d’Izmir Métropole à Van Métropole, en passant par des villes de taille moyenne comme Çaycuma, Espiye ou Ceylanpınar – autour d’un protocole de coopération pour partager leurs expériences, aligner leurs stratégies et monter des projets conjoints.
La municipalité de Kadıköy, à Istanbul, fait figure de pionnière avec son Plan d’action énergie durable et adaptation au climat, adopté dès 2018 et prolongé par des formations dédiées à la planification stratégique et aux Objectifs de développement durable. Mersin prépare son propre plan d’adaptation climatique avec un soutien de l’Union européenne.
Le Programme de subventions pour l’adaptation au changement climatique (CCAGP), doté de 6,8 millions d’euros, finance également des projets locaux, tandis que le PNUD et le MoEUCC actualisent la Stratégie nationale d’adaptation (NASAP) et développent des plans d’adaptation urbaine pour Konya, Muğla, Sakarya et Samsun.
Infrastructures vertes et solutions fondées sur la nature
Au cœur de ces plans, une priorité se dégage : généraliser les solutions fondées sur la nature (NbS) et les infrastructures vertes et bleues (corridors écologiques, rues végétalisées, jardins de pluie, sols perméables, renaturation de cours d’eau, toitures végétalisées). Il s’agit de réduire les îlots de chaleur urbains, d’absorber les pluies extrêmes et de restaurer des continuités écologiques.
Plusieurs villes turques mettent en œuvre des initiatives écologiques : Konya développe le « Gedavet Ecological Corridor », un projet pilote d’infrastructure verte. Izmir a mené le programme européen « Izmir‑Balçova / Green Re‑Vision » en 2019 pour établir un cadre de résilience urbaine. Istanbul teste des toitures végétalisées et des trames vertes, associées à une cartographie détaillée de la biodiversité pour cibler les zones de protection, réduire la pollution lumineuse et augmenter la perméabilité des sols.
Les projets de “ville éponge”, de conception urbaine sensible à l’eau (WSUD) ou de rues vertes deviennent peu à peu des références pour les services d’urbanisme, même si un travail législatif reste nécessaire pour sécuriser l’inscription de ces dispositifs dans les règlements de construction et les plans locaux.
Les forêts de Turquie ont compensé près de 34 millions de tonnes de gaz à effet de serre en 2021.
Financer la transition : banques publiques et institutions internationales
La question cruciale reste celle des moyens. La Banque des provinces (İlbank) joue un rôle central en finançant les infrastructures municipales. Entre 2018 et 2021, elle a soutenu plus de 3 100 projets pour un volume d’environ 22 milliards de livres turques, et en 2022 elle a réservé 37 milliards de livres (près de 2 milliards de dollars) aux projets “climato‑amicaux”. Un protocole avec la Banque mondiale, signé en 2021, ouvre par ailleurs la voie à 3,5 milliards de dollars de prêts concessionnels et jusqu’à 66,5 millions de dollars de dons.
Ces ressources permettent de cofinancer des projets d’infrastructures vertes, de modernisation des réseaux d’eau, de traitement des déchets, de tramways, de bus électriques, ou encore de réhabilitation des quartiers à risque. Mais elles posent aussi la question de la sélection et de la priorisation : les études soulignent l’importance de renforcer l’ingénierie de projet, les études de faisabilité et la coordination entre institutions pour éviter les doublons et les investissements “vitrines” peu efficaces.
Rénovation urbaine et logement : conjuguer sécurité sismique, inclusion et marché immobilier
Les projets de développement urbain turcs des prochaines années seront aussi largement façonnés par l’énorme chantier de rénovation des logements et quartiers existants. Les séismes de 2023 ont accéléré les programmes de reconstruction dans les provinces sinistrées, mais l’enjeu dépasse ces territoires : dans des villes comme Istanbul, une large part du bâti antérieur à 2002 ne répond pas aux normes parasismiques actuelles.
Un arsenal législatif pour l’“urban transformation”
Depuis le début des années 2000, le pays a construit un cadre juridique dense pour permettre la “transformation urbaine” : loi sur la transformation des zones à risque de catastrophe (n°6306), article 73 de la loi municipale (n°5393), loi sur la protection des biens culturels et naturels (n°2863) et loi de rénovation des tissus historiques (n°5366), etc. Ces textes autorisent la démolition‑reconstruction à grande échelle, souvent avec pour justification la réduction du risque sismique.
De nombreux projets de régénération à Istanbul ont ciblé des quartiers populaires, des zones industrielles obsolètes ou des tissus historiques dégradés. Des secteurs comme Fikirtepe, Tarlabaşı, Sulukule, Ayvansaray, Süleymaniye et certains quartiers de la péninsule historique ont fait l’objet de plans de renouvellement. Ces plans impliquent souvent des démolitions massives, une recomposition parcellaire et des constructions neuves. Ces transformations peuvent entraîner des pertes patrimoniales, de la gentrification et des tensions sociales.
Ces expériences passées ont nourri un débat intense sur la manière de mener la transformation urbaine : faut‑il privilégier une approche top‑down centrée sur le bâti, ou co‑construire avec les habitants, en prenant en compte les tissus économiques, les usages et la mémoire des lieux ? Des mobilisations comme celle de Gülsuyu, sur la rive asiatique d’Istanbul, où les résidents se sont organisés avec des universitaires pour obtenir la révision d’un plan jugé menaçant pour leur quartier, montrent qu’une autre voie est possible.
Dans les années à venir, la pression sociale pourrait pousser vers un autre modèle. Le marché immobilier turc, après une phase d’envolée nominale des prix, a connu en 2023 un net ralentissement des transactions, plombées par des taux d’intérêt dépassant 30 % et par l’inflation. Les ménages modestes et moyens se retrouvent pris en étau entre des loyers en forte hausse (plus de 70 % d’augmentation annuelle pour les loyers en 2025) et un accès au crédit limité.
Le ministère prévoit d’édifier au moins 500 000 logements sociaux sur deux à trois ans dans le cadre d’un vaste programme national.
Ces initiatives s’ajoutent aux efforts de régénération dans les régions sinistrées par les séismes, où 550 000 logements sont programmés, dont près de la moitié déjà livrés ou en construction. L’enjeu, là encore, est d’éviter de reproduire à l’identique des modèles urbains vulnérables, en intégrant systématiquement normes antisismiques, efficience énergétique, espaces verts et accessibilité aux services.
Villes, climat et mobilité : une gouvernance en recomposition
La réussite de cet agenda urbain suppose enfin de faire évoluer la gouvernance. Les dernières années ont vu se multiplier les plans, schémas, stratégies nationales, régionales ou sectorielles : plans de développement, stratégies régionales (GAP, DAP, DOKAP, KOP), plans spatiaux nationaux en cours d’élaboration, plans climat, SUMP dans plusieurs métropoles, etc. Mais les diagnostics pointent un morcellement des compétences, avec plus de vingt institutions nationales disposant de pouvoirs de planification et une myriade de “plans à objet spécial” (tourisme, environnement, patrimoine, transport…) qui se superposent parfois sans cohérence.
La montée en puissance des métropoles
Dans ce paysage complexe, les grandes municipalités – en particulier Istanbul, Ankara et Izmir – jouent un rôle de plus en plus structurant. Istanbul a élaboré, avec le soutien du programme britannique Global Future Cities et du cabinet Arup, le premier Plan de mobilité urbaine durable (SUMP) du pays. Ce document, aligné sur les lignes directrices européennes, fixe des objectifs à 2040 en matière d’accessibilité, de part modale des transports publics, de sécurité routière, de qualité de l’air et de réduction de la dépendance à la voiture, et identifie 26 projets prioritaires autour de trois axes : transition bas‑carbone, intermodalité, réduction de la congestion.
La métropole d’Istanbul développe une approche participative de la planification via son agence dédiée et des outils de concertation. Elle met en œuvre des initiatives variées incluant des conseils de jeunes, des incubateurs pour start-up, un soutien aux artistes, et des projets d’inclusion pour les migrants et les personnes marginalisées ou sans domicile. De plus, la ville bénéficie de son adhésion au réseau Eurocities pour partager des bonnes pratiques et accéder à des financements européens.
Ankara, de son côté, renforce la cohérence entre ses plans spatiaux et ses objectifs de mobilité durable, tandis qu’Izmir travaille à l’intégration de ses multiples plans (transport, climat, logistique, logistique urbaine, vélo‑piéton) pour éviter les contradictions. Des études ont déjà mis en évidence des lacunes, notamment une faible prise en compte des modes actifs (marche, vélo) et de la gestion de la demande dans les anciens documents de planification, ce qui oriente les révisions en cours.
Réseaux d’acteurs et participation
À l’échelle nationale, des réseaux comme la “Sustainable Urban Transport Network Turkey” animée par WRI Türkiye regroupent plus de 300 membres – ONG, entreprises, collectivités – pour promouvoir des transports urbains durables, l’équité d’accès à la marche, au vélo et aux transports publics, et l’intégration des usagers vulnérables dans les politiques de mobilité. Ce réseau favorise des visites d’étude (Bruxelles, Barcelone), des ateliers régionaux, des micro‑subventions pour des projets innovants (amélioration de l’expérience des femmes dans les transports, réseau de coursiers à vélo, etc.) et contribue à l’élaboration de plans d’action nationaux.
Les municipalités signataires du Protocole de développement urbain durable alignent leurs agendas 2020‑2024 sur les Objectifs de développement durable (ODD), les politiques climatiques et la lutte contre les inégalités. Des formations, comme celles organisées par Kadıköy, aident les services municipaux à localiser les ODD, partager les bonnes pratiques et élaborer des politiques publiques sur la crise climatique, la pauvreté et les inégalités.
Des villes sous contrainte, mais riches en opportunités
L’ensemble de ces évolutions esquisse un paysage urbain en pleine recomposition. La Turquie fait face à des défis considérables : une urbanisation rapide, un patrimoine bâti souvent vulnérable aux séismes, des risques climatiques élevés, une pression sociale forte sur le logement et les services, une économie encore marquée par les cycles de l’immobilier et de la construction. Mais elle dispose aussi d’atouts : une jeunesse nombreuse, une créativité urbaine réelle, des institutions locales de plus en plus structurées, une capacité d’ingénierie croissante, des partenariats internationaux solides.
Quelques données synthétiques permettent de mesurer l’ampleur de l’effort.
Synthèse de données clés pour quantifier et évaluer l’ampleur des actions ou des investissements réalisés.
Présentation d’indicateurs et de statistiques pour une compréhension concrète des réalisations.
| Indicateur clé | Valeur / Objectif |
|---|---|
| Budget d’investissement public 2026 | 1,92 billion TRY (≈ 44,4 Mds USD) |
| Part du transport & communication (2026) | 26,5 % du budget d’investissement |
| Longueur actuelle du métro à Istanbul | > 250 km (≈ 200 km supplémentaires en construction) |
| Investissements ferroviaires depuis 2002 | ≈ 64 Mds USD |
| Objectif longueur totale réseau ferré (2028) | 17 500 km |
| Population urbaine (ordre de grandeur) | 75–93 % de la population totale |
| Villes signataires du Pacte mondial des maires | 94 municipalités turques |
| Métropoles avec plans climat locaux (LCCAP) | 23 sur 30 |
| Villes dans le réseau Sustainable Urban Dev. | 20 municipalités |
Sur le front climatique, une autre série de chiffres illustre les enjeux et les réponses :
| Domaine | Données clés |
|---|---|
| Part des émissions de CO₂ urbaines (2015) | 65 % du total national |
| Émissions urbaines du secteur énergie (2015) | 81 % des émissions énergie |
| Pertes dues aux inondations (1948‑2020) | 2,5 Mds USD et 1 401 décès |
| Population sur littoraux < 10 m d’altitude | > 22,2 millions d’habitants |
| Surface inondée si +1 m niveau de la mer | 1 600 km² |
| Émissions compensées par les forêts (2021) | ≈ 34 Mt CO₂e |
| Collectivités intégrant NBS et infrastructures vertes | Nombre croissant (Konya, Izmir, Istanbul, etc.) |
Ces données montrent à la fois l’échelle du problème et les marges de progrès. La généralisation des SUMP, la montée en puissance des plans climat locaux, l’extension des infrastructures vertes, la modernisation des réseaux d’eau et de déchets, ou encore l’intégration progressive des solutions fondées sur la nature laissent entrevoir un nouveau modèle d’urbanisation turque, moins centré sur la seule croissance physique et plus attentif à la résilience, à la sobriété et à l’inclusion.
Vers une nouvelle génération de projets urbains
Ce qui se joue aujourd’hui en Turquie dépasse largement la construction de ponts records, de tunnels spectaculaires ou d’aéroports géants. Les projets de développement urbain à venir mettent en tension plusieurs impératifs : moderniser les infrastructures et les services, sécuriser les populations face aux risques, décarboner les mobilités et les bâtiments, préserver le patrimoine naturel et culturel, tout en répondant à une demande de logement qui reste colossale.
Les expériences de régénération urbaine en Turquie offrent des enseignements clés. À Istanbul, les projets de Fener-Balat, Süleymaniye et Tarlabaşı ont mis en lumière les risques d’une approche patrimoniale excluant les habitants. À Ankara, le projet du quartier d’Hacı Bayram a démontré la nécessité de lier conservation, fonctions urbaines et vie sociale. Enfin, à Gülsuyu, la mobilisation citoyenne, soutenue par des universités et des professionnels indépendants, a illustré les bénéfices d’une planification participative.
Dans le même temps, des cas plus récents – comme la transformation intelligente du quartier Kepez Santral à Antalya, les corridors écologiques de Konya, les plans climat de Kadıköy ou de Mersin, ou les projets de mobilité durable d’Izmir – dessinent des pistes pour une approche plus intégrée, croisant numérique, climat, mobilité, inclusion et qualité de vie.
Au‑delà des instruments et des financements, c’est donc une véritable “culture de projet” qui est en train de se construire, où les maîtres‑mots sont coordination, transparence, participation et évaluation. Si la Turquie parvient à consolider ces pratiques, ses projets de développement urbain à venir pourraient bien transformer, en profondeur, non seulement ses paysages, mais aussi la relation entre les villes, leurs habitants et l’environnement.
Analyse sur le développement urbain en Turquie
Cas pratique : un investisseur français qui diversifie en Turquie
Un chef d’entreprise français d’environ 50 ans, avec un patrimoine financier déjà bien structuré en Europe, souhaitait diversifier une partie de son capital dans l’immobilier résidentiel en Turquie pour chercher du rendement locatif et une exposition à la livre turque et au marché local. Budget alloué : 400 000 à 600 000 euros, sans recours au crédit.
Après analyse de plusieurs marchés (Istanbul, Antalya, Izmir), la stratégie retenue a consisté à cibler un appartement ou une maison individuelle dans un quartier en développement, par exemple à Istanbul ou Antalya, combinant un rendement locatif brut cible d’environ 8–10 % (« plus le rendement est grand, plus le risque est important ») et un potentiel de valorisation à moyen terme, avec un ticket global (acquisition + frais + éventuels travaux) d’environ 500 000 euros.
La mission a inclus : sélection de la ville et du quartier, mise en relation avec un réseau local (agent immobilier, avocat, fiscaliste), choix de la structure de détention (propriété directe ou société locale) et définition d’un plan de diversification dans le temps, en maîtrisant les risques juridiques, fiscaux et locatifs.
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